Martin Mc Nulty, La couleur tombée du ciel, Galerie Patricia Dorfmann Paris

Martin Mc Nulty, La couleur tombée du ciel, Galerie Patricia Dorfmann Paris

Les objets pailletés de Martin Mc Nulty semblent être disposés de manière aléatoire. Impossible de dégager une forme, de déceler des invariants, noter des répétitions : une pièce est organique, l’autre géométrique, est phallique ou vulvaire, naturelle ou artificielle, évoque un déchet ou la science-fiction, et un peu tout à la fois. Plutôt que de partir d’un bloc de matière, il retaille d’anciennes sculptures : il scie des cubes de mousse polyuréthane, les assemble, les ponce pour leur donner un aspect géométrique ou biomorphique, les mèle à des bouts de toile froissée. Parfois, il coupe une oeuvre ancienne qu’il floque de paillettes : l’intérieur devient l’extérieur, le coeur la surface. Les paillettes, cette poudre discontinue et chatoyante, ajoutent une couche d’instabilité. Les associations de couleur inattendues et racoleuses rappellent la peinture préraphaélite, cette manière anglo-saxonne d’associer le pastel bonbon au noir le plus sombre, la rêverie à la tragédie. On y voit les céramiques de Fontana, dont le vernis redouble l’indécision de forme, et on pense surtout à l’informe selon Bataille, ce qui n’est pas constitué par la pensée mais lui échappe en prenant son origine dans l’inconscient. Les années soixante sont passées par là, et la culture psychédélique a ouvert les portes de la perception ; le LSD a fait exploser de nouvelles associations colorées, festives et incontrôlées.

Placées à même le sol, ces formes semblent encore plus basses, indignes de considération. Aucun socle n’est là pour les individualiser, aucun arrangement pour les mettre en valeur. On a plus affaire à un ensemble de fragments qui vibrent encore de leur explosion, qu’à des sculptures individuelles. Pourtant, c’est aussi une manière d’affirmer une présence, la plus élémentaire : posées, simplement.
S’il y a bien un terme inadapté pour décrire ce que nous voyons, c’est celui d’« oeuvre ». Mc Nulty n’aime pas ce qui fait référence au travail, au labeur, ce qui sent la sueur. Il reste en retrait, s’arrête dès que l’objet semble incarner une intention, prendre une direction. Il ne se projette pas, refuse de figer. Le résultat n’est pas prévisible : quel intérêt trouverait-il à faire quelque chose d’attendu ? Même le choix des paillettes est fortuit ; c’est en recevant un stock qu’il s’est mis régulièrement à les employer. Il affirme faire des objets plus que des sculptures. Son travail semble plus s’adresser à un collectionneur qu’à un amateur d’art. Il accumule, comme une roue qui patine dans la boue mais dont les projections génèrent d’improbables monticules. Il n’est cependant pas dans une compulsion aveugle comme le ferait un autiste, car chaque forme, chaque association colorée est très différente de la précédente. Contrairement à ceux qui pratiquent l’art comme une thérapie, Mc Nulty n’explore pas les tréfonds de son inconscient, ne se met pas à nu, mais joue d’un va-et-vient entre retrait de l’artiste et présence forte de l’objet. Il rend impossible une lecture psychanalytique, contrebalançant l’informe par des découpes géométriques, le brillant par le noir sourd, notre perception oscillant entre ces extrêmes.
De fait, le travail de Mc Nulty semble se développer en dehors de ce que l’on considère habituellement être de l’art. Il se réfère souvent à un univers où la « création artistique » n’aurait pas encore sa place. Ces blocs sont des météores couvertes de la poussière des étoiles qu’elles ont traversées, renvoient à un cosmos où l’humain est insignifiant. Mc Nulty s’intéresse aussi à l’art pariétal ; lorsque les premiers dessinateurs et sculpteurs utilisaient les moindres accidents de la roche pour suggérer, en les soulignant à peine, un animal, une figure, un geste.
L’un des premiers titres de l’exposition était « Pagan Fold », que l’on peut traduire par « enclos paien » : le lieu où l’on réunit le troupeau, dans un désordre apparent qui répond en réalité à une logique animale. Le « païen » renvoyait à l’Antiquité, lorsque la religion monothéiste n’avait pas organisé les sociétés autour du culte d’un Dieu unique. Ce morcellement trouve un écho dans des philosophies en vogue : l’analyse des sociétés du contrôle par Deleuze, le monde en archipels selon Glissant, la société liquide de Zygmunt Bauman. Elles pointent toutes le refus de se retrouver cantonné dans des structures néo-libérales d’encadrement avec la productivité comme seul horizon. L’inutilité des productions de Mc Nulty est ainsi presque irritante : elles ne décorent pas un mur, encombrent le sol, risquent à chaque instant d’être heurtées, essaiment des paillettes.
Un point de départ de cette série est une petite peinture, « Fairy Feller’s Master-Stroke ». Son auteur, Richard Dadd, était interné au Bethlem Royal Hospital, pour avoir tué son père. Alors même que Sigmund Freud n’était pas né, un employé de l’asile, remarquant la qualité picturale des productions du patient, lui passa une commande d’oeuvre. Dadd s’attacha aux moindres détails de cette image de féerie qu’il mit neuf ans à peindre, de 1855 à 1864. L’absence de construction de l’espace, la fragmentation, le rapport à l’inconscient et à la folie – mais une folie de l’époque moderne, avant sa définition par la psychanalyse – tout cela ne pouvait qu’inspirer Mc Nulty. Toutefois, alors que Dadd travaillait avec la minutie caractéristique de certains psychotiques, Mc Nulty prend soin de ne rien cerner.
Pourquoi cet apparent détachement ? Difficile de saisir ce que cherche Martin Mc Nulty : fascination pour l’informe ou quête festive ? Savants assemblages ou chaos ? Esprit Camp ou raffinement esthétique ? Joie ou névrose ? Probablement tout à la fois, chez ce funambule de l’indécis. On pourrait lui trouver de multiples parrains : Cy Twombly, Franz West, Eva Hesse, Eugène Leroy, Robert Malaval, Glenn Brown, Tal Coat, Anish Kapoor. L’univers de la science-fiction afflue de toutes parts : ces globes semblent des planètes, les miroitements des poussières d’étoiles. Un passage de la nouvelle La couleur tombée du ciel de H.P. Lovecraft décrit à merveille ce que nous voyons : « Sur l’ensemble régnait ce torrent de lumière amorphe, ce mystérieux arc-en-ciel empoisonné issu du puits, bouillonnant, clapotant, scintillant, tâtant le terrain, s’étendant sans cesse en un chromatisme cosmique impossible à identifier ».
Puisque le résultat semble nous dire « surtout je ne m’impose pas », refuse d’être pris pour de l’art, nous pourrions nous interroger sur les causes de sa genèse. Mc Nulty s’inscrit irrésistiblement dans la figure du dandy. Baudelaire, Duchamp ou Warhol, ceux-qui-ont -l’air-de-ne-pas y-toucher ont posé les fondements de la modernité, changé radicalement notre regard. Sous des abords glitter, Mc Nulty a une attitude radicale, punk, dont la surcharge kitsch nous percute presque violemment. Pourtant, l’enchantement prend le dessus : ces merveilleuses pièces portent la magie de Noël, des échoppes des stations balnéaires où les coquillages nacrés alternent avec les étoiles de mer sur les étalages de fortune. La question du goût pointe son nez : si ces objets nous ravissent autant qu’un bonbon acidulé, ils rayonnent d’une dimension sublime.
Les pièces de Mc Nulty sont des boules de cristal. Elles sondent notre inconscient, inquiètent, ouvrent vers l’inconnu, dans un décor à la fois envoûtant et de pacotille. Vaguement scientifique et presque artistique, elles font divaguer et nous révèlent à nous-même des profondeurs inattendues.

Texte Florence Cook © 2018 Galerie Patricia Dorfmann

 

Martin Mc Nulty
Né en Angleterre en 1966.

Vit et travaille à Paris

montimage.pagesperso-orange.fr/martin/

Visuel de présentation : Martin Mc Nulty, La couleur tombée du ciel, 2018. Formes et dimensions variables. Technique mixte. Courtesy Galerie Patricia Dorfmann, Paris

Martin Mc Nulty, La couleur tombée du ciel, Galerie Patricia Dorfmann Paris
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