CLÉMENT COGITORE, BRAGUINO OU LA COMMUNAUTÉ IMPOSSIBLE, LE BAL PARIS

CLÉMENT COGITORE, BRAGUINO OU LA COMMUNAUTÉ IMPOSSIBLE, LE BAL PARIS

À l’heure de la globalisation et du tout-connecté, nous pensions avoir fait le tour d’une question vieille comme le monde, ou du moins aussi ancienne que les civilisations fondées par nos ancêtres : sommes-nous faits pour vivre en société ? Conditionnés par les réseaux d’interactivités culturelles, sociales, économiques, financières, technologiques et numériques que nous développons et densifions au quotidien, ce débat peut nous paraître daté, voire dépassé par l’évolution des sociétés humaines. Toutefois, l’exposition Braguino ou la communauté impossible de Clément Cogitore présentée au BAL place cette question au centre de l’histoire qu’elle raconte, et nous interroge sur les conditions sine qua non au vivre ensemble.

Clément Cogitore s’est en effet rendu à Braguino, sorte de village fondé par l’idéaliste Sacha Braguine au coeur de la taïga sibérienne, loin de toute forme de vie humaine (sept cents kilomètres exactement). Lassé par la vie en société, désireux de trouver le calme et la paix, Braguine s’installe dans les années 1970 dans les forêts de Sibérie orientale avec sa femme et son premier enfant. Il ne quittera jamais la taïga et construira Braguino de ses mains, créant de toutes pièces un système autarcique pour accueillir ses nombreux enfants à venir, loin des civilisations modernes, plus particulièrement de la société russe et de la communauté des orthodoxes vieux-croyants dont il est originaire. En 2016, Clément Cogitore s’est rendu sur les lieux pour tenter de capter, caméra au poing, les enjeux d’une vie en pleine nature et en pleine indépendance sociale, politique, culturelle, religieuse et économique, basée sur un choix radical et assumé – le rêve d’un homme en quête de liberté. L’artiste y découvre finalement la part d’ombre de cette utopie de papier à travers la présence d’une autre branche de la famille Braguine, les Kiline, et les tensions que celle-ci provoque entre les membres des deux clans. L’exposition raconte, à travers dix vidéos présentées sous la forme de chapitres, la beauté et le danger de la vie à Braguino – du rêve de Sacha Braguine à la descente aux enfers progressive engendrée par le voisinage menaçant des Kiline. Cette descente aux enfers se lit dans la narration du récit (un « conte beau et cruel » d’après l’artiste), mais aussi dans la scénographie de l’exposition que l’on parcourt dans l’obscurité, depuis le rez-de-chaussée où sont illustrées l’arrivée et la découverte de la vie à Braguino jusqu’au sous-sol de l’espace d’exposition, où s’installent peu à peu l’inquiétude puis la peur sourde d’une irruption de la violence.

 

Vue de l’exposition Braguino ou la communauté impossible, Clément Cogitore, 15 septembre - 23 décembre 2017, Le BAL, Paris © Martin Argyroglo
Vue de l’exposition Braguino ou la communauté impossible, Clément Cogitore,
15 septembre – 23 décembre 2017, Le BAL, Paris © Martin Argyroglo

 

Si neuf chapitres (titrés d’après des citations provenant des vidéos) organisent la narration et le parcours de la visite, on peut toutefois mettre à jour quatre temps dans l’évolution du récit qui marquent notre expérience de l’exposition. Le premier temps est celui du rêve, de l’utopie de Sacha Braguine et de son application directe dans son mode de vie. Il s’ouvre avec l’arrivée de Clément Cogitore à Braguino, qu’il filme depuis l’hélicoptère qui le dépose au milieu d’un champ où l’attendent les membres de la famille Braguine (une dizaine de têtes blondes et grisonnantes de tous âges). Les premières images de la forêt survolée, peuplée d’une myriade de sapins verts, rappelle vaguement la scène d’ouverture de The Shining (Stanley Kubrick, 1980), annonçant la tension à venir, créant déjà une forme d’expectative chez le spectateur. Le son retravaillé de l’engin de l’hélicoptère résonne dans l’espace, appuyé par l’enregistrement de quelques notes au violon et les voix des membres de la famille provenant des vidéos voisines, qui plongent instantanément le visiteur dans une ambiance mystérieuse, intrigante, puissante dont il aura – il l’ignore encore – du mal à se défaire. Sacha Braguine a ainsi « fait des rêves », et l’on retrouve la famille réunie autour d’une table, racontant la vie simple menée depuis trois décennies, faite de chasse, de moments de contemplation de la nature et de partage en famille. On apprend que les Braguine chassent à la mesure de leurs besoins, dans un principe d’économie qui fait leur fierté (« on chasse juste ce dont on a besoin ; si tu sais être économe, tu peux bien vivre en chassant peu »). Le nom Kiline est évoqué et passe comme un éclair au milieu du calme ambiant, mais il est aussitôt proscrit par le père de famille (« arrête, pourquoi tu parles des Kiline ? »). En avançant vers la suite de l’exposition on découvre, au dos des grandes cimaises sur lesquelles sont projetées les vidéos, des photographies sépia des cabanes en bois et des plus jeunes enfants Braguine. S’en suit la rencontre avec un cliché d’époque montrant Sacha et l’un de ses enfants allongés dans des herbes hautes, heureux – c’était en 1976 et le rêve devenait réalité.

 

Sacha Braguine, Braguino, 1976. Photographe anonyme
Sacha Braguine, Braguino, 1976. Photographe anonyme

 

En empruntant les escaliers menant au sous-sol du BAL, le visiteur continue sa plongée au coeur de l’histoire de Braguino, enveloppé dans une ambiance visuelle et sonore immersive. Comme au rez-de-chaussée, les vidéos sont projetées dans l’obscurité sur des cimaises à taille humaine, dialoguant les unes avec les autres, le son résonnant dans l’espace. Le parcours chapitré est augmenté, au dos de ces mêmes cimaises, d’images en sépia d’animaux morts (résultats de la chasse du jour) et des jeunes enfants Braguine, blonds comme les blés – la vie et la mort, cycle naturel inéluctable. Au chapitre suivant démarre le deuxième temps, celui de la vie à Braguino, de la vie à l’état de nature, imagée d’abord par une scène marquante de plumage de canards sauvages par les enfants Braguine, au milieu des flammes d’un grand bûcher. Les enfants s’amusent de cette activité étonnante – du moins pour nous, spectateurs issus d’une société de consommation dans laquelle le canard s’achète pré-découpé, surgelé et/ou cuisiné – et jouent au milieu des flammes, sans surveillance, en toute liberté. La chasse à l’ours est également l’un des temps forts de l’exposition, durant lequel on suit Sacha Braguine et son fils Ivan dans la mise à mort de l’animal majestueux puis le dépeçage minutieux de son cadavre et l’emballage de ses restes. Quelle n’est pas la surprise du spectateur de retrouver plus tard les pattes de l’ours, évidées, aux pieds de l’une des petites filles Braguine lors d’une escapade sur l’île servant de terrain de jeu aux enfants. Cette vidéo est la dernière à illustrer la vie à l’état de nature à travers cet autre passe-temps des jeunes Braguine, qui se rendent en canot à moteur sur l’île séparant physiquement les deux familles ennemies. S’amusant dans le sable, ils observent d’un mauvais oeil l’arrivée des enfants Kiline, ne leur adressant pas un mot. L’île n’appartient en fait à personne : c’est un territoire neutre de cohabitation qui marque une frontière entre les voisins, installés de part et d’autre de cette zone tampon.

 

© Clément Cogitore / Adagp, Paris 2017
© Clément Cogitore / Adagp, Paris 2017

 

La tension présente dans cette dernière vidéo (intitulée Vassilissa, qu’est-ce qu’il se passe ?) nous permet d’introduire le troisième temps du récit, qui décrit le passage brutal de l’état de nature, sans vie sociale autre que le quotidien familial, a priori sans règles, sans lois, dans une forme de liberté naturelle (comme décrite par Rousseau), à l’état de culture (ou état social) imposé par la présence des Kiline. La femme de Sacha Braguine nous apprend que son clan a accepté le voisinage des Kiline malgré les mises en garde de son frère (« ils vous chasseront »). Une dimension surnaturelle s’installe lorsque la mère de famille raconte que son frère est décédé peu après cet avertissement – c’était d’après elle un présage des conflits à venir. L’inquiétude monte chez le spectateur, qui comprend peu à peu le danger inhérent au lieu et la dimension dramatique de son histoire, appuyés par les flammes toujours visibles de la vidéo précédente (les canards déplumés par les enfants) et les aboiements répétés des chiens, les voix inquiètes et les sons d’hélicoptère provenant des vidéos suivantes. D’après la matriarche, les Kiline ne respectent pas la taïga qui les accueille : ils chassent à outrance, vendent des fourrures pour s’enrichir, espionnent les Braguine et rusent pour faire de leur paradis un enfer (« ils nous insultent ; nous crient dessus ; nous donnent des ordres »). Par dessus tout, ils introduisent dans cet îlot de calme et de verdure des braconniers (les « corrompus ») qui menacent leur écosystème et revendiquent des droits sur les terres occupées historiquement par les Braguine.

 

Vue de l’exposition Braguino ou la communauté impossible, Clément Cogitore, 15 septembre - 23 décembre 2017, Le BAL, Paris © Martin Argyroglo
Vue de l’exposition Braguino ou la communauté impossible, Clément Cogitore,
15 septembre – 23 décembre 2017, Le BAL, Paris © Martin Argyroglo

 

La peur d’un conflit armé s’installe et ouvre la place au quatrième et dernier temps, celui de la guerre. Il est introduit progressivement par une évocation de la violence que l’on retrouve dans plusieurs vidéos, qui annoncent un avenir sombre à Braguino. En voixoff, par-dessus les images du va-et-vient des Kiline en canot à moteur, l’agressivité des chiens, l’angoisse de la mère de famille et le crapahutage nocturne des Braguine dans la taïga, on apprend que « si ça continue, il y a aura un meurtre ». Le stress et même une forme de paranoïa s’installent chez les protagonistes du récit, car les Kiline auraient en leur possession du matériel d’écoute militaire – les Braguine se sentent ainsi surveillés. On finit par se demander si l’isolement et le repli sur soi ne risquent pas de mener à une forme de folie et de pulsion destructrice, rappelant de nouveau The Shining de Kubrick. Des accents de film d’horreur sont effectivement palpables à mesure que l’on avance dans l’exposition, par la dimension surnaturelle de cette malédiction qui plane à Braguino (« il est mort maintenant, c’était comme une prédiction » ; « je l’ai vu aujourd’hui dans mon rêve »), l’angoisse procurée par l’écho de sons anxiogènes dans l’espace (aboiements, engins mécaniques, coups de feu, voix fortes et agressives) et la description des braconniers (« ces bandits sont tellement proches des Kiline parce qu’ils ont le même sang. Le sang du loup »). Les codes du fantastique sont ainsi présents et procurent un sentiment de malaise au visiteur, qui avance vers la fin de l’histoire (la fin de Braguino ?) avec anxiété. Ce sentiment est décuplé à la découverte de l’avant-dernière vidéo, illustrant l’arrivée en hélicoptère de « corrompus » qui atterrissent sur l’île sablonneuse où jouent les enfants. Équipés de matériel de survie, armés, leur attitude vindicative et leurs tenues militaires inquiètent instantanément. Les insultes et les menaces s’insèrent dans une tentative de dialogue entamée par l’un des fils Braguine, rapidement avortée – les braconniers-miliciens clament avoir acheté les terrains de chasse des Braguine et être dans leur droit (« on est les propriétaires de ces terres ; on a les papiers pour ces terrains ») puis menacent de passer à l’acte (« je vais te pulvériser »).

 

© Clément Cogitore / Adagp, Paris 2017
© Clément Cogitore / Adagp, Paris 2017

 

La tension est alors à son comble, la possibilité d’une guerre est bien là, en filigrane – « maintenant, les grandes choses vont arriver ». Les paroles de Sacha Braguine résonnent dans l’espace : « dans la taïga, le plus dangereux, c’est l’homme », « un homme, c’est imprévisible ». La dernière vidéo de l’exposition est comme un au revoir à la famille Braguine ; Clément Cogitore filme les enfants endormis dans le noir, paisibles. Dans ce même extrait, l’artiste semble projeter des images qu’il a filmées sur les enfants qui s’en extasient et s’en amusent. Cette dernière scène, peut-être la plus poétique et la plus mélancolique de l’exposition, met en avant l’innocence de ces enfants et la fragilité de leur avenir. La guerre n’est pas là, le statu quo est pour l’instant de mise – le visiteur retient son souffle et espère une issue pacifique.

 

© Clément Cogitore / Adagp, Paris, 2017
© Clément Cogitore / Adagp, Paris, 2017

 

Toutefois, il n’aura pas les réponses qu’il attend. L’avenir de cette micro-société, fragilisée par la venue d’individus cupides, envieux, souhaitant s’enrichir en exploitant les richesses de la taïga, reste incertain. Si l’on peut se sentir frustré par l’absence de réponse (quoi qu’elle laisse intacte la beauté du lieu), on admire néanmoins la complexité de cette exposition dont la puissance, tant dans la forme que dans le propos, surprend et bouleverse. L’expérience est totale : à la fois visuelle, sonore, émotionnelle et intellectuelle, elle ouvre sur des réflexions qui interrogent notre propre histoire et nous collent à la peau bien après la visite de l’exposition. Car sur la forme, elle nous place dans une sorte d’expérience collective permise par l’absence de cloisons et de casques audio, permettant le dialogue entre les vidéos mais aussi entre les visiteurs (langage corporel ou langage parlé), comme pour donner tort à cette histoire de « communauté impossible » à laquelle on assiste, impuissants. Sur le fond, elle en appelle aux penseurs de la philosophie politique et du « vivre ensemble », notamment aux théoriciens du contrat social (Hobbes, Locke, Rousseau) dont la pensée fait écho à l’utopie manquée de Sacha Braguine. L’exposition de Clément Cogitore au BAL est ainsi une expérience esthétique et narrative forte, qui nous interroge finalement sur notre rapport à la nature et notre rapport à l’autre, sur la fragilité de notre environnement et de notre équilibre social. La voix de Sacha Braguine nous habite encore : « tu vois toute cette beauté incroyable, et tu ne peux pas croire qu’elle puisse disparaître. Qu’elle puisse ne pas exister. »

Texte Juliette Tyran © 2018 Point contemporain

 

Clément Cogitore, Braguino, 2017, extrait vidéo. Documentaire, 50 minutes © BlueBird Distribution
Clément Cogitore, Braguino, 2017, extrait vidéo. Documentaire, 50 minutes © BlueBird Distribution

 

 


Clément Cogitore
Né en 1983 à Colmar.
Vit et travaille à Paris.

Représenté par la Galerie Eva Hober Paris.

https://clementcogitore.com

 

Visuel de présentation : Vue de l’exposition Braguino ou la communauté impossible, Clément Cogitore, 15 septembre – 23 décembre 2017, Le BAL, Paris © Martin Argyroglo

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