Images du printemps en septembre

Images du printemps en septembre

Ange Leccia, vue de l’exposition « Girls, Ghosts and War » à la Maison Salvan, 2018
© Printemps de Septembre. Photographe Damien Aspe.


Préambule
. Écrire sur le Printemps de Septembre est un exercice difficile, car le festival propose trente-deux expositions en Occitanie durant un mois. Comme je ne suis ni tour operator, ni chargée de promotion, cette critique ne prétend pas à l’exhaustivité. C’est un petit parcours possible parmi beaucoup d’autres que je voudrais proposer ici. Il y a différentes façons de considérer la place de l’art dans une société. Celle qui m’intéresse ici est d’ordre écologique : il s’agit d’envisager l’œuvre dans ses interactions avec le milieu humain qui la produit et la reçoit, et comme quelque chose qui se trouve investi de ce fait d’une forme de vitalité. Dans cette approche, l’art s’apparente à un souffle, aussi bien dans des mouvements d’enchantement, de sidération, que de déception et d’exaspération. Le terme de souffle est volontairement choisi, car il dit bien la difficulté à maintenir une course parfois effrénée autant que la nécessité de ménager des temps de repos (dans la production comme dans la réception). Je proposerai donc ici une promenade teintée de l’air pur des Pyrénées (ceci valant comme image d’Épinal étant donné la pollution toulousaine).

Cadrage. Septembre en Occitanie. Grand soleil. Cette année, l’édition du Printemps de Septembre s’intitule Fracas et frêles bruits. Il n’y a pas d’œuvres dans l’espace public (trop de fracas ?). Les expositions présentées dans ce cadre proposent de se pencher sur le bruissement de la violence du monde, sur « la volonté [des artistes] de se placer au cœur des conflits et des tensions de l’histoire », selon les mots du directeur Christian Bernard. Étant donné qu’il est impossible d’arriver à explorer cette vaste entreprise en une seule critique, je laisserai de côté ce cadrage. Cette critique porte finalement moins sur le Printemps de Septembre, en tant qu’organisation fédératrice, que sur des lieux d’art et des artistes. Non pas que ce festival en tant que tel ne doive pas être discuté, il a le grand mérite d’animer durant un mois un grand territoire sous le regard tendu des élus, mais ce ne sera pas mon objet ici.

 Localisation. Labège, Saint-Gaudens, Toulouse. Ou encore Maison Salvan, La Chapelle Saint-Jacques, BBB centre d’art, Musée des Abattoirs. 

Respirations. Les respirations de ce parcours m’ont finalement conduite vers des expositions monographiques où l’image est centrale. Faute de temps, qui m’aurait permis de proposer d’autres parcours, ce chemin propose avant tout d’être attentif aux résonances entre des démarches artistiques, non pas pour en aligner les propos mais pour tenter d’en montrer, a contrario, la complémentarité et la richesse. 

Un pied devant l’autre, on arrive au BBB, centre d’art qui accueille une exposition de la cinéaste Marie Losier. Son univers est foisonnant et la scénographie de l’exposition rend bien justice à cela. Des boîtes et des dispositifs filmiques présentent les images, fixes ou en mouvement, souvent extraites de rushes non exploités de ces films. On y voit évoluer des personnages aux comportements absurdes dans des mises en scène oniriques, souvent teintées de références aux années 1920. L’impression d’être projeté dans un rêve de l’artiste, à la Lewis Caroll pourrait-on dire, est assez frappante dans cette exposition, jusqu’au motif inquiétant de la chouette qui nous scrute et nous renvoie à notre statut de spectateur-voyeur. Les dispositifs de monstration m’évoquent les travaux de l’artiste américaine Zoe Beloff, qui partage avec Marie Losier un travail d’archéologie des médias1, en vogue dans le milieu artistique undergound new-yorkais actuel. Dans l’exposition, l’utilisation de médias et médiums référant à différentes époques, avec notamment le recours au 16 mm, à la peinture à l’huile dans des dessins à la Egon Schiele, ou à des caissons lumineux, perturbe la temporalité. Le discours de l’artiste insiste sur une fausse simplicité : des copains sont passés, on a branché la caméra et hop ! Cette posture de légèreté dérange un peu lorsque l’on constate la très forte exigence dans la mise en scène (des images comme de l’exposition). L’artiste semble chercher à retrouver une innocence qui nous échappe à l’âge adulte, et que le titre Hello Happiness! traduit bien.

D’une pensée à l’autre, Ange Leccia investit la Maison Salvan à Labège, à côté de Toulouse. Là aussi on pénètre dans un espace hanté par des images troublantes, mais on est loin de la légèreté recherchée de Marie Losier. La Maison Salvan, qui a conservé son atmosphère de logis, est un très beau cadre pour cette installation vidéo de cinq films qui s’agencent et se répondent, notamment par le biais d’une très belle bande-son commune (Julien Perez). Une mélancolie transpire sensiblement des portraits de jeunes femmes pensives sur lesquels défilent des paysages ou des scènes de guerre (Yougoslavie, Printemps arabes, Syrie, etc.). Puissantes, ces images nous emmènent, non pas dans l’intimité de l’artiste et de sa compagnie comme chez Marie Losier, mais dans des rêves-cauchemars qui s’enracineraient dans l’histoire de l’humanité : une histoire des regards partagés et des regards passifs (cette terrible passivité devant laquelle nous sommes face aux images de guerre). Les portraits des jeunes femmes deviennent alors des portraits génériques : portrait de la beauté, portrait de la mélancolie, portrait flottant et balayé devant ces terribles images. La superposition des portraits avec des paysages ou des scènes de guerre crée un surprenant dialogue entre le visage humain et son environnement, bien que dans le style il y ait peu de surprise, car la signature d’Ange Leccia se retrouve et l’on pense alors à bien d’autres œuvres qu’il a pu faire précédemment.

D’une ville à l’autre, Latifa Echakhch présente un portrait de mains dans la vidéo Partition pour main et masse (2018) à la Chapelle Saint-Jacques, à Saint-Gaudens. Changement de décor puisqu’ici nous sommes plongés dans une architecture religieuse du XVIIe siècle magnifiquement rénovée. Cependant, on retrouve une forme de menace atemporelle portée par les œuvres, qui apparaissent comme des vanités. La vidéo est placée dans un renfoncement de la nef principale et cadre les mains d’un pianiste jouant une partition de musique qui résonne dans l’espace d’exposition. La musique devient de plus en plus chaotique avec la destruction progressive du piano, dissimulée au regard par des noirs, que seule la violente percussion des coups de masse permet de deviner. Un autre type de dégradation s’observe sur les murs de la chapelle qui ne portent plus que les traces d’une fresque dont les restes teintés de couleur bleutée sont visibles au sol : le ciel s’est écroulé (et il a failli nous tomber sur la tête). Il ne reste que les stigmates, redessinant une cartographie ou un ciel nuageux, qui s’épanouissent sur les hauts murs de la chapelle (Cross Fade, 2016). La destination originelle du lieu résonne particulièrement avec ces deux pièces qui ont déjà été montrées ailleurs, mais la très belle scénographie de l’exposition, qui évite toute lecture mystique bien que l’endroit y soit forcément propice, permet de les apprécier adaptées à ce contexte. 

Fausse pause avec David Claerbout au Musée des Abattoirs qui nous emmène dans des images apparemment fixes. C’est une temporalité non linéaire, un éloge de la stase, de la lenteur, qu’offre à voir un ensemble de vidéos. Chacune est l’occasion d’une réflexion sur notre rapport à l’image en mouvement comme un espace visuel marqué par la durée. L’exposition présente des œuvres réalisées entre 1997 et 2017 et présentées en deux parties, l’une dédiée aux images en noir et blanc, l’autre à celles en couleur. L’artiste retrace ainsi virtuellement une histoire de la reproduction technique des images depuis la photographie jusqu’à l’ère numérique. Cette dernière phase lui permet paradoxalement de donner un comportement naturaliste aux animaux du Livre de la jungle, déjouant la lecture anthropocentrée du film d’animation de Walt Disney de 1967 (The Pure Necessity, 2016). De la même façon, la vidéo intitulée Travel (1996-2013) tente de mettre en mouvement la nature grâce aux techniques de modélisation, redonnant au paysage une nouvelle force par la façon de l’envisager comme personnage central de la vidéo. Cette démarche explore comment, face à la difficulté à juguler la destruction de l’environnement naturel par l’humain, nous pouvons investir l’image d’une visée écologique. Ici, les images respirent, ruissellent et transpirent comme insufflées d’une vie biologique, menacée.

Terminus. L’image permet de revisiter les temporalités linéaires et, ainsi, de questionner cette représentation de la temporalité humaine en la confrontant notamment à celle de l’œuvre et de ses matériaux. Les propositions artistiques que j’ai évoquées partagent par le biais de l’image, me semble-t-il, une attention à la façon dont l’humain réagence mentalement en permanence son environnement (naturel ou non) et ses interactions avec lui, et tentent, de cette manière, de créer de nouveaux écosystèmes de pensée.

1  Expression qui désigne des démarches interrogeant la matérialité et la temporalité des médias.

 

Texte Camille Prunet © Point contemporain 2018
Dr esthétique et sciences de l’art
ATER, département Arts plastiques Design
Lara-Seppia, Université Toulouse 2 Jean Jaurès
Actualités  : Sortie de l’ouvrage Penser l’hybridation. Art et biotechnologie, L’Harmattan

 

Infos pratiques

21/09 ▷ 21/10 – LE PRINTEMPS DE SEPTEMBRE – FRACAS ET FRÊLES BRUITS – TOULOUSE

Expositions en cours :
Chapelle St Jacques, Latifa Echakhch, jusqu’au 15/12
BBB, Marie Losier, jusqu’au 21/12
Les Abattoirs, David Claerbout, jusqu’au 10/02

 

David Claerbout, Travel, 1996-2013, vidéo monocanal, animation HD, couleur, son stéréo, 12min. Courtoisie de l'artiste et des galeries Sean Kelly, New York; Untilthen, Paris; Esther Schipper, Berlin; Rüdiger Schöttle, Munich
David Claerbout, Travel, 1996-2013, vidéo monocanal, animation HD, couleur, son stéréo, 12min. Courtoisie de l’artiste et des galeries Sean Kelly, New York; Untilthen, Paris; Esther Schipper, Berlin; Rüdiger Schöttle, Munich

 

Marie Losier, vue de l’exposition « Hello Hapiness! » au BBB centre d’art, 2018. © Printemps de Septembre. Photographe : Damien Aspe
Marie Losier, vue de l’exposition « Hello Hapiness! » au BBB centre d’art, 2018. © Printemps de Septembre. Photographe : Damien Aspe

 

Latifa Echakhch, vue de l’exposition « Partition pour main et masse » au centre d’art contemporain La Chapelle Saint-Jacques, 2018. Exposition co-produite avec le festival Le Printemps de Septembre. Photo : Damien Aspe
Latifa Echakhch, vue de l’exposition « Partition pour main et masse » au centre d’art contemporain La Chapelle Saint-Jacques, 2018. Exposition co-produite avec le festival Le Printemps de Septembre. Photo : Damien Aspe

 

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