María Dávila – Entretien

María Dávila – Entretien

Lors de la présentation des peintures de María Dávila sur le stand du YIA Art Fair Bruxelles 2017, le galeriste Jean-Marie Oger a assisté au débat d’un couple autour d’une toile, l’un affirmant que le personnage représenté était mort, tandis que l’autre affirmait qu’il le voyait encore vivant. Une scène pouvant paraître anodine mais qui pourtant révèle plusieurs aspects du travail de l’artiste. Celui de l’origine des images, des récits qui se nouent face à elles quand elles sont décontextualisées et avec eux les liens qu’elles peuvent entretenir avec le réel. Des oeuvres qui nous absorbent littéralement dans leur atmosphère tant elles font entrer le spectateur dans l’intimité et les secrets de la scène représentée. Un travail de peinture qui, s’appuyant sur les détails, ces manifestations fragmentaires du réel, nous fait vivre une expérience et nous donne, dans une perspective toute sartrienne, conscience de notre existence, nous place devant le fait d’être sujet et objet à la fois, « comment on regarde et comment nous sommes regardés par les autres. »

Qu’est-ce qui t’intéresse dans le médium peinture ?

Je peins depuis l’âge de huit ans. Une prédisposition pour le dessin, si on peut l’appeler comme cela, m’a conduite à intégrer l’École des Beaux-Arts de Malaga. Des études que j’ai poursuivies avec un Master en création et recherche artistique et un doctorat à l’université de Grenade. Un parcours qui exprime bien le fait que, même si j’ai appris de manière très traditionnelle la peinture, ses techniques anciennes ou modernes, l’huile, tempera à l’oeuf, acrylique…, la production de belles représentations ne constitue pas pour moi une fin en soi. À un moment donné, après avoir exploré la plupart des techniques, développé un travail de peinture à l’huile pendant près de dix années, j’ai cherché à me redéfinir en m’interrogeant : qu’est-ce que je peux faire avec la peinture aujourd’hui ? Comment puis-je contribuer à sa poursuite ?

La peinture est devenue ma manière de voir. Ma tentative est de la reformuler, de la repenser.

Ma réflexion s’est portée sur ce que j’étais en train de faire, essentiellement des figurations, et sur les liens que ces images que je produisais pouvaient avoir avec d’autres images, celles de la photographie ou du cinéma. J’ai orienté mes recherches vers ce lien fort que les images pouvaient entretenir entre elles. J’ai commencé alors à faire de la reproduction d’images extraites soit de films soit d’albums familiaux.

Quelles sont les types d’images que tu extraies et, pour ainsi dire, en les mettant en peinture, révèles ?

Faire de la peinture revient pour moi à donner de l’importance aux images, à pointer quelque chose que j’ai vu. Quand je saisis des images d’un film, je choisis celles qui passent volontiers inaperçues. Je mets en évidence leur caractère dramatique mais de manière hors contexte. Je leur ôte toute la valeur qu’elles pouvaient donner au récit pour leur en conférer une toute autre plus ambiguë. Quand on fait un arrêt sur image, celle-ci acquiert une forme d’étrangeté que j’essaye de récupérer.

Ne cherches-tu pas aussi à provoquer une rencontre émotionnelle, une relation ouverte avec le spectateur ?

Complètement. Le caractère mystérieux des images, le cadrage, mais aussi le fait que je travaille sur des projets comportant plusieurs images que je mets en relation entre elles, fait que se produit un phénomène d’intériorisation. Tout cela rend favorable la mise en place d’un espace ouvert à de multiples interprétations. Tout l’intérêt est que soient tissées d’autres relations entre les images, que les spectateurs deviennent eux-mêmes créateurs et que chaque regard construise une nouvelle narration. Mon accrochage permet cette ouverture tout comme le permet aussi chaque image car elles demeurent indépendantes les unes des autres.

Les origines de ces images ont-elles une importance dans les narrations qui vont se constituer ?

La nature des images m’intéresse tout autant que les liens qui peuvent les unir. J’ai travaillé à partir d’albums de famille, personnels et extérieurs. La photographie porte en elle une dimension funèbre, par un arrêt du temps, une relation à la mort. Elle est aussi un objet fétiche. La photographie a aussi beaucoup évolué depuis sa création. Elle a perdu sa pesanteur avec la disparition de la chambre noire, son côté chimique avec l’avènement du numérique. La photographie est devenue immatérielle, virtuelle. Les images se sont multipliées. Je puise aussi des images dans les films car je suis une passionnée de cinéma. Ce que je recherche dans toutes ces images sont les limites entre réalité et fiction, entre le réel et la représentation.

Pour moi, faire de la peinture c’est revenir au corps, retrouver ce qui a fait partie intégrante de la construction des images, renouer avec leur dimension artisanale.

Il y a dans la peinture cette dimension manuelle que les images d’aujourd’hui, par la culture de l’écran, ont complètement perdue. Je recherche cette dimension physique et sensible de l’image à travers la matière picturale. Une matière que je peux toucher et sentir. La peinture me permet de garder un rapport au réel.

Comment travailles-tu cette matière ?

J’ai travaillé la série Dramatis personae au chiffon. La peinture est appliquée sur le support qui n’est pas un châssis mais du bois. Je travaille la composition en une seule session de trois ou quatre heures alors que la peinture est encore fraîche. Ce travail me permet d’atteindre sous la peinture le fond blanc fait en gesso. C’est de cette surface que naît la lumière du tableau. Une sorte de lumière intérieure qui confère une atmosphère très intime aux oeuvres. Ainsi sur une même surface, on passe d’un blanc très lumineux à des zones très sombres.

Une richesse qui donne une grande force aux figurations…

Je ne parlerai pas de figuration ou d’abstraction parce que ce qui est important est que le spectateur puisse reconnaître des bribes de sa propre histoire venue du réel. Ce rapport m’intéresse beaucoup, notamment la question de la photographie abstraite, comme celle du surréalisme, parce qu’il y a une certaine « plasticité de la réalité » comme chez Brassaï. Quand on fait une prise de vue, que l’on fait un cadrage d’un élément, il devient abstrait et donc ouvert à d’autres réalités. De manière un peu intuitive, je travaille beaucoup avec les détails des premiers plans. Je multiplie les éléments, les gestes, dans un cadrage serré plaçant le spectateur dans l’intimité de la scène. Une manière aussi de m’extraire d’un récit ou du discours de la construction qui peut être artificiel, pour être dans une expérience partagée.

Est-ce pour cela que tu travailles avec des images déjà existantes, pour leur donner une autre réalité ?

Exactement. Je ne veux pas réfléchir à ce que je veux représenter, à tel ou tel motif, mais aller plus loin, au point de ne plus penser si c’est une main ou une personne. Finalement je les regarde de façon abstraite comme pourrait le faire un copiste qui voit des lumières, des couleurs. Ce que je fais est la traduction d’un regard. La peinture relève pour moi d’un processus assez abstrait, et me permet de regarder la réalité comme telle. J’essaye d’adopter cette manière d’appréhender mon environnement au quotidien, de faire comme les surréalistes qui voyaient dans la réalité quelque chose d’extraordinaire.

Regarder autrement pour révéler ce côté mystérieux de la réalité.

Avec la série sur le thème de la guerre civile espagnole où je questionne les frontières entre fiction et documentaire, je montre que la réalité est toujours ambigüe, que notre relation avec la réalité est une interprétation constante. Il n’y a pas une vérité. Les images que je travaille ne sont pas fermées. Elles contiennent beaucoup d’informations, de suggestions. Quand je montre une figure extatique, comme celle de la femme folle de Théorème de Pasolini, j’ai arrêté une image et lui ai donné un statut sculptural. Je laisse la figure entre la vie et la mort, cela de manière indéterminée. C’est à l’image de notre monde actuel dans lequel nous ne sommes plus sûrs de la réalité que nous regardons. Ce côté sculptural induit aussi une relation à la main, et toucher permet encore d’affirmer la réalité de quelque chose.

Texte Point contemporain © 2017


María Dávila
Née en 1990.

Vit et travaille à Grenade.

Représentée par la Galerie Jean-Marie Oger Paris.

www.jmoger.com/artists/maria-davila

www.mariadavilaguerra.com

Visuel de présentation : Refoulement, 2016. Huile sur bois, 70 x 100 cm. Série « Post Scriptum » © Dávila

 

Soliloquio, 2015 oil on board 97 x 146 cm Dramatis personae series © Dávila
Soliloquio, 2015 oil on board 97 x 146 cm Dramatis personae series © Dávila

 

Masque, 2015 oil on board 97 x 146 cm Dramatis personae series © Dávila
Masque, 2015 oil on board 97 x 146 cm Dramatis personae series © Dávila

 

Fantôme, 2016 oil on board 50 x 80 cm Post Scriptum series © Dávila
Fantôme, 2016 oil on board 50 x 80 cm Post Scriptum series © Dávila


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