Alicja Kwade – La pensée pétrifiée

Alicja Kwade – La pensée pétrifiée

 « Un œil / n’aura d’une perspective / qu’une perception tactile. / Il devra se promener d’un point à un autre et mesurer les distances, Il n’aura pas vue d’ensemble / comme l’œil. » La prescription de Duchamp est claire : l’œil devra déambuler dans l’espace et produire l’épaisseur du champ visuel. L’œil ne se trouve plus face au monde, mais vit en lui, ou, plus précisément, à travers lui. La substitution de la tacticalité à l’opticalité entraîne alors un dessaisissement du sujet : celui-ci « n’aura pas vue d’ensemble », son regard qui touche sera partiel, comme si un mur obstruait son champ de vision. Il lui faudra donc avancer à tâtons, sans savoir s’il suit le bon chemin. La problématique duchampienne étant désormais posée, reste à savoir comment ses héritiers la remettent sur le métier. 

Chaque seconde résonne à travers la nef du CCCOD de Tours tandis qu’une horloge gigantesque tournoie dans les airs à un rythme régulier. The Resting Thought (2017) de l’artiste polonaise Alicja Kwade est une œuvre en mouvement qui invite à la déambulation du regard à travers l’espace entrecoupé par des parois en béton, par des cadres noires métalliques, par des pierres posées à même le sol. Il faut contourner les diverses colonnes et passer derrière les murs pour aller au bout de la salle. 

 

Alicja Kwade, « The Resting Thought », vue d’exposition au CCCOD, Tours, France, février 2019, © Alicja Kwade. Photo : F. Fernandez – CCCOD, Tours. Courtesy the artist and kamel mennour, Paris/London. 
Alicja Kwade, « The Resting Thought », vue d’exposition au CCCOD, Tours, France, février 2019, © Alicja Kwade. Photo : F. Fernandez – CCCOD, Tours. Courtesy the artist and kamel mennour, Paris/London.

 

 

Mais à l’arrivée le visiteur ne sait pas s’il se trouve à la meilleure place pour voir l’installation. Car au fur et à mesure que les points de vue se multiplient, les objets se mettent à se métamorphoser, si bien que la vision d’ensemble relève d’un fantasme inatteignable. Les cadres contiennent d’autres cadres ; les angles recoupent d’autres angles. Il suffit de faire un pas à gauche pour assister à la transformation du champ visuel et l’apparition d’un nouveau monde. Le mouvement du visiteur est ainsi créateur et destructeur : il fait apparaître un cadre qui disparaît aussitôt. Peu à peu l’espoir de se trouver à la bonne place se dissipe ; il ne reste aucun point de référence stable à partir duquel l’on pourrait déterminer un devant, un derrière, une droite et une gauche. L’installation est insensée.

 

 

Alicja Kwade, « The Resting Thought », vue d’exposition au CCCOD, Tours, France, février 2019, © Alicja Kwade. Photo : F. Fernandez – CCCOD, Tours. Courtesy the artist and kamel mennour, Paris/London.
Alicja Kwade, « The Resting Thought », vue d’exposition au CCCOD, Tours, France, février 2019, © Alicja Kwade. Photo : F. Fernandez – CCCOD, Tours. Courtesy the artist and kamel mennour, Paris/London.

 

 

La déstabilisation est accentuée par l’usage des miroirs qui viennent démultiplier les points de vue et diffracter les objets. Le reflet brise l’unité de l’objet – il produit de l’incongruence. Sont incongruentes les œuvres qui, face à un miroir, se ressemblent, mais ne peuvent pas être assimilées en raison de cette ressemblance. L’image reflétée et la chose sont insuperposables, quand bien même l’une serait le reflet de l’autre. Cette expérience de la dissimilation gagne en intensité au moment où le regard rencontre les différentes colonnes parsemées dans l’espace : un arbre en bronze, une colonne attique, une colonne baroque, une pierre, autant d’objets caractérisés par une certaine verticalité et une forme sinueuse. Ces caractéristiques traversent les œuvres, liant le naturel (l’arbre) au culturel (la colonne), et rendant ainsi indistinctes les limites qui séparent les différents mondes. Mais la forme n’a aucune consistance véritable : elle n’a ni origine (est-ce la colonne antique qui contenait en premier la forme ou la colonne baroque ?), ni identité partagée (la sinuosité de la colonne antique est-elle la même que celle de la colonne baroque ?). Les rapports entre les objets sont donc indiciels – ils se signalent les uns les autres mais ne se confondent pas. 

Kwade manie la sophistique, c’est-à-dire l’art des déclarations retorses qui affirment qu’à tout discours doit s’en opposer un autre rigoureusement parallèle, mais allant à conclusion contraire. De même que le discours duplice dit une chose et affirme simultanément le contraire, de même le travail de Kwade consiste en un jeu de variations qui déloge chaque objet de sa place et le transforme indéfiniment. 

 

Alicja Kwade, « The Resting Thought », vue d’exposition au CCCOD, Tours, France, février 2019, © Alicja Kwade. Photo : F. Fernandez – CCCOD, Tours. Courtesy the artist and kamel mennour, Paris/London. 
Alicja Kwade, « The Resting Thought », vue d’exposition au CCCOD, Tours, France, février 2019, © Alicja Kwade. Photo : F. Fernandez – CCCOD, Tours. Courtesy the artist and kamel mennour, Paris/London. Alicja Kwade

 

Mais curieusement le jeu de Kwade a forclos la possibilité du hasard. Son installation témoigne d’une volonté de maîtrise absolue : elle a millimétré chaque opération par ordinateur et a ensuite donné l’ordre de parfaitement construire chaque pièce. Et c’est pourquoi la « perception tactile » dont parle Duchamp ne semble pas en réalité être à l’œuvre dans The Resting Thought : ici, la perception n’avance pas dans le noir, découvrant peu à peu un nouveau monde, assistant à la démultiplication des perspectives ; la perception est davantage celle d’un démiurge que celle d’un aveugle. Kwade a produit une installation essentiellement rétinienne : belle d’aspect, l’œuvre n’engage aucunement une tactilité qui mènerait à des découvertes tâtonnantes. Au contraire, la volonté d’une perfection technique émane d’un sujet-maître qui a construit un monde sans fissures, un univers panoptique sans débordement. L’ambition était de manifester une pluralité d’univers qui se déploient au fur et à mesure que le visiteur avance, mais ce jeu de variations relève d’une illusion. Le champ visuel a beau se modifier, il n’en reste pas moins toutes les variations ont été coordonnées par l’artiste. 

Et la précision technique semble motivée par une apathie profonde due au manque d’énergie de l’œuvre. La monotonie du béton, les cadres noirs qui forment presque des lignes bidimensionnelles, le rythme régulier et assoupissant de l’horloge sont les effets d’une pratique artistique dans laquelle tout désir, compris au sens de force qui émane d’un manque irrépressible, semble absent. L’horloge se balance, les objets se transforment, mais tout reste stable. On déambule flegmatiquement dans la pièce et l’on voit ceci, puis cela, mais au fond peu importe. L’installation a été si bien construite qu’elle est pétrifiée.

 

Texte Francis Baptiste Haselden © Point contemporain 2019

 

AlicjaKwade
Née à Katowice, Pologne.
Vit et travaille à Berin.

www.alicjakwade.com

Représentée par König Galerie Berlin303 Gallery New York, Galerie Kamel Mennour Parisi8 GALLERY Reykjavik

 

 

 

 

Alicja Kwade, « The Resting Thought », vue d’exposition au CCCOD, Tours, France, février 2019, © Alicja Kwade. Photo : F. Fernandez – CCCOD, Tours. Courtesy the artist and kamel mennour, Paris/London. Alicja Kwade
Alicja Kwade, « The Resting Thought », vue d’exposition au CCCOD, Tours, France, février 2019, © Alicja Kwade. Photo : F. Fernandez – CCCOD, Tours. Courtesy the artist and kamel mennour, Paris/London. Alicja Kwade

 

Alicja Kwade, « The Resting Thought », vue d’exposition au CCCOD, Tours, France, février 2019, © Alicja Kwade. Photo : F. Fernandez – CCCOD, Tours. Courtesy the artist and kamel mennour, Paris/London. Alicja Kwade
Alicja Kwade, « The Resting Thought », vue d’exposition au CCCOD, Tours, France, février 2019, © Alicja Kwade. Photo : F. Fernandez – CCCOD, Tours. Courtesy the artist and kamel mennour, Paris/London. Alicja Kwade

 

 

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