Capucine Vever, Une terre qu‘on ne voit jamais au même endroit, de jour comme de nuit, Instants Chavirés, Montreuil

Capucine Vever, Une terre qu‘on ne voit jamais au même endroit, de jour comme de nuit, Instants Chavirés, Montreuil

” La notion de paysage et sa réalité percue sont bien une invention, un objet culturel déposé, ayant sa fonction propre qui est de réassurer en permanence les cadres de la perception du temps et de l’espace. ”  Anne Cauquelin, L’invention du Paysage, plon, 1989

Point errant né autant de la fiction que des instruments de navigation, il se déplace à une vitesse de 55 km par an, du Canada à la Russie. Bien que toutes les boussoles pointent vers lui, il est impossible de le harponner. Mobile et muet, il se fond dans la brume et transparaît sous les colonnes de limaille, se devine dans le souffle qui fait rouler les roses de jéricho et se déplacer les montagnes. Il est l’espace où le champ magnétique terrestre pointe vers le bas, le lieu précis de convergence de tous les compas. Hypothèse scientifique au XIIème siècle, il trouve une représentation au XIVème, dans le récit de voyage supposément écrit par un moine franciscain, Inventio Fortunate. Dans cet ouvrage, il est un rocher noir entouré de tourbillons géants, redoutables et dangereux. Le livre fut perdu mais influença durablement la cartographie comme la navigation : jamais rencontré, le point est pourtant bien représenté sur les mappemondes de Mercator, à la fin du XVIème siècle. Sa force d’attraction plus terrible que le chant de la sirène contraint les navires s’aventurant dans les eaux de l’Arctique à être construits avec des chevilles de bois et non de fer, car celles-ci seraient «  inévitablement attirées par la montagne magnétique du nord » 1. Ce lieu indéterminé existe ainsi par la force de sa représentation fantasmée ; la fiction a un pouvoir de création. Tout comme la peinture fait naître le paysage, la carte crée le territoire. espace atopique, il est sans lieu, déplacé ou malplacé.

Le paysage est issu des beaux-arts ; né des nouvelles structures de perception introduites par la perspective à la renaissance, il devient l’équivalent construit de la nature, qui ne peut-être perçue qu’à travers son tableau. Le terme désigne l’étendue d’un pays que l’oeil peut embrasser dans son ensemble, déterminé par la place du regard. Le paysage est ainsi créé et limité par celui qui le voit. Construction sociale, il place l’individu au centre et devient alors «  un artefact de la subjectivité moderne, sa projection de l’environnement » 2Aucun paysage n’existe en soi, il change en fonction du déplacement et de l’interprétation culturelle que le regardeur en fait. Aux Instants Chavirés, il est cette dérive embuée vue des cieux, cette contemplation du crépuscule, ces clous attirés en équilibre fragile ; il est cette boule en laine d’acier, l’interprétation métallique de la rose de Jéricho. Plante à la capacité de reviviscence, elle se dessèche en cas de sécheresse et, poussée par le vent, roule jusqu’à trouver la pluie. L’espace d’exposition, lui, dévie vers l’Afrique, quand l’écriture en verre devient son horizon inatteignable.

Capucine Vever s’attelle à dessiner l’impossible : un pays mouvant, instable et voyageur, qui n’existe que dans le fantasme des hommes et la force de son attraction magnétique. L’artiste s’évertue à le saisir, mais il refuse d’être appréhendé, échappe au cadre, fuit l’interprétation univoque. Pas de perspective ici mais une mobilité des formes qui participe à faire émerger le pôle tant convoité. Peut-être pour le rencontrer faut-il se perdre, partir à la recherche d’un point qui circule entre imaginaire égaré et réel aspiré, pour enfin accepter le naufrage de nos capacités de préhension.

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Olaus Magnus, Historia de gentibus septentrionalibus, 1555.
Anne Querrien, Les Annales de la Recherche Urbaine, n°46, Puca, paris, 1990, p. 121. 

Texte Sophie Lapalu © 2018

Visuel de présentation : Capucine Vever, vue d’installation, exposition “Une terre qu‘on ne voit jamais au même endroit, de jour comme de nuit “, Instants Chavirés, Montreuil.

 

 

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Capucine Vever, Depuis 1991, les instants dérivent du sahara septentrional, 2018. Exposition “Une terre qu‘on ne voit jamais au même endroit, de jour comme de nuit “, Instants Chavirés, Montreuil.

 

Capucine Vever, Navigations, 2018. Exposition "Une terre qu‘on ne voit jamais au même endroit, de jour comme de nuit ", Instants Chavirés, Montreuil.
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Capucine Vever, Navigations (détail), 2018. Exposition "Une terre qu‘on ne voit jamais au même endroit, de jour comme de nuit ", Instants Chavirés, Montreuil.
Capucine Vever, Navigations (détail), 2018. Exposition “Une terre qu‘on ne voit jamais au même endroit, de jour comme de nuit “, Instants Chavirés, Montreuil.

 

Capucine Vever, Rupes Nigra, 2018. Exposition "Une terre qu‘on ne voit jamais au même endroit, de jour comme de nuit ", Instants Chavirés, Montreuil.
Capucine Vever, Rupes Nigra, 2018. Exposition “Une terre qu‘on ne voit jamais au même endroit, de jour comme de nuit “, Instants Chavirés, Montreuil.

 

Capucine Vever, Rupes Nigra, 2018. Exposition "Une terre qu‘on ne voit jamais au même endroit, de jour comme de nuit ", Instants Chavirés, Montreuil.
Capucine Vever, Rupes Nigra, 2018. Exposition “Une terre qu‘on ne voit jamais au même endroit, de jour comme de nuit “, Instants Chavirés, Montreuil.

 

Capucine Vever, Songe poussiéreux (détail), 2018. Exposition "Une terre qu‘on ne voit jamais au même endroit, de jour comme de nuit ", Instants Chavirés, Montreuil.
Capucine Vever, Songe poussiéreux (détail), 2018. Exposition “Une terre qu‘on ne voit jamais au même endroit, de jour comme de nuit “, Instants Chavirés, Montreuil.

 

Capucine Vever, Une terre qu‘on ne voit jamais au même endroit, de jour comme de nuit, Instants Chavirés, Montreuil
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