Échos, Patrick Neu à l’Abbaye de Maubuisson

Échos, Patrick Neu à l’Abbaye de Maubuisson

Patrick Neu, Vitrines – Salle des religieuses de l’Abbaye de Maubuisson. Photo C. Brossais

 

À l’épreuve du temps, de la nature et de l’homme, Patrick Neu prend possession de l’Abbaye de Maubuisson, centre d’art contemporain, pour une exposition monographique. Dans cette Abbaye cistercienne de femmes fondée en 1236, il s’approprie la mémoire de celles qui ont habité les pierres. Échos, c’est peut-être le résultat du lien qui unit ses oeuvres à l’histoire de ce lieu. 

C’est dans cette atmosphère sacrée, sous les voûtes immenses, au sol de carreau jaune et vert qui couvrent l’ensemble de l’espace d’exposition que Patrick Neu nous reçoit. Un artiste dont la discrétion force la curiosité. 

Patrick Neu, né en 1963, vit et travaille dans le département de la Moselle. Formé à l’École Supérieure des Arts Décoratifs de Strasbourg, il a été pensionnaire de la Villa Médicis à Rome en 1995 et de la Villa Kujoyama à Kyoto en 1999. De son travail nous connaissons surtout les aquarelles de fleurs d’iris exposées cette année dans « Iris, jardin des délices » à la Galerie Thaddaeus Ropac qui le représente. Exposé au Palais de Tokyo en 2015, au Mamco de Genève, à New York ou encore Cuba, on se demande encore comment ses oeuvres, si fragiles, ont traversé les océans. 

 

Patrick Neu, Armure en cristal 1995-2017  Photo  C. Brossais
Patrick Neu, Armure en cristal 1995-2017  Photo  C. Brossais

 

Les oeuvres présentées ici prennent pour titre la matière qui les compose. « Mains en cire», celles d’une femme qui prie ou pleure. “Armure en cristal » d’un chevalier couché dont les plumes blanches s’échappent de sa cuirasse. “Camisole de force », en ailes d’abeilles assemblées avec une précision chirurgicale au vernis à ongles pendant cinq ans. Ces vêtements sont empreints d’un temps révolu, d’une histoire qui pourrait nous venir de l’époque médiévale avec ses personnages, ses mémoires, ses destins qui hantent les oeuvres. Ce sont des habits de souvenirs qui auraient appartenus à d’autres.

« Voile de cheveux » blonds, bruns et noirs, des milliers certainement, assemblés dans un drapé quasi invisible grâce à un métier à tisser sur-mesure. Caractéristique de son travail, la combinaison délicate et fragile des matériaux et des savoir-faire techniques. « Fragile, comme la vie » nous dit Patrick. 

 

Patrick Neu, sculpture de la salle du Chapitre 2017-2018. Photo  C. Brossais — Des abeilles ont étés introduites dans ce modèle réduit et y ont construit leur ruche 
Patrick Neu, sculpture de la salle du Chapitre 2017-2018. Photo  C. Brossais — Des abeilles ont étés introduites dans ce modèle réduit et y ont construit leur ruche

 

Patience et minutie font corps avec son processus de création. Ses oeuvres témoignent d’une maîtrise et d’une concentration extrême. Ce sont des heures, des mois, des années qu’il encapsule dans ses oeuvres avec lesquelles il entretient une proximité de longue durée. Méthodiquement, méticuleusement, patiemment, l’oeuvre de Patrick Neu est le prolongement de sa vie. 

 

Patrick Neu et sa vitrine d’après Sans Titre (Le Rêve de la femme du pêcheur) Hokusai (1814). Photo C. Brossais

 

Dans la salle des religieuses, des meubles sont dispersés aux quatre coins. Il faut être attentif, pour découvrir sur la vitrine de chacun d’entre eux les tableaux emblématiques de l’Histoire de l’art, peints au noir de fumée. Ou plutôt dépeints. De l’intérieur Patrick Neu est « entré » dans ces meubles pour chauffer à la bougie les vitrines afin de déposer le noir de fumée. Le verre noirci, il vient redessiner les oeuvres à la pointe en retirant la couche de matière. Avec cette technique ancestrale, plus la couche de suie est opaque, plus elle est fragile. Instable. La poussière qui se mêle à la combustion fait déplacer le volume c’est pourquoi la pérennité de ses tableaux est incertaine. Mais si la mémoire fuit, les verres, eux, l’emprisonnent. Dans cette grande commode, se déroule une épopée: des chimères aux yeux révulsés, déploient leurs ailes et leurs griffes gigantesques. Le mal, le bien, les forces naturelles et beaucoup d’angoisses. Scènes bibliques révélatrices des péchés capitaux, on découvre dans une commode la Tentation de Saint Antoine (Martin Schongaeur en 1470-1475). A bien y regarder, c’est la Femme du Pêcheur d’Hokusai (1814) ou encore le Jardin des Délices de Jérôme Bosch (1503-1504) que l’on a enfermés dans leurs écrins. Ainsi, chaque meuble est habité par un univers choisi pour son lien, imaginaire, religieux ou historique, avec l’Abbaye. 

Ici, Patrick Neu nous invite à un pèlerinage dont la religion reste à inventer. 

 

Texte Anne Bourrassé © Point contemporain 2018

 

 

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