JOËL DEGBO ET THIBAUT DUCHENNE

JOËL DEGBO ET THIBAUT DUCHENNE

à gauche : Joël DEGBO, Con..na/Co…ma/Coma, 2020
Huile sur toile, 160 x 79 cm. Courtesy SEPTIEME Gallery et l’artiste
à droite : Thibaut DUCHENNE, Silo, 2019
Fine Art Print (Edition de 3), 90 x 60 cm. Courtesy SEPTIEME Gallery et l’artiste 

ENTRETIEN CROISÉ / Joël Degbo et Thibaut Duchenne
à l’occasion de leur duo show D’UN VIDE A L’AUTRE @SEPTIEME Gallery

Joël, génération 89, a grandi dans le 93 avant de rentrer aux Beaux-Arts de Paris. Il peint le patrimoine de sa banlieue mise en péril, vouée à une destruction future. Thibaut, agriculteur depuis plus de 30 ans dans l’Oise, est photographe autodidacte. Il photographie le patrimoine de son monde agricole en voie de disparition, déserté de ses occupants. D’un vide à l’autre, on entend encore résonner la présence de l’homme et les traces de son passage. Joël et Thibaut explorent le temps pour faire vivre la mémoire de ces lieux qui pourraient sinon mourir. Ils utilisent pour cela la lumière ; l’un, comme un point de vue, pour permettre de renouveler notre regard, l’autre, pour témoigner du passé, transformant l’abandonné en vestige. 

Peux-tu présenter ton travail en quelques phrases ?

Thibaut : Déambulation perpétuelle dans mon environnement : Affronter le danger dans des lieux désaffectés qui m’attirent, sillonner sans contrainte, prendre le temps, errer, patienter. 

Joël : Aujourd’hui, présence et absence du corps, de certains corps (féminins ou noirs), sont devenus des sujets de réflexion sur l’histoire de l’art passée et ce que doit devenir l’iconographie occidentale. Pour ma part, dans mon travail le corps est présent à travers mes yeux. Le vecteur corps-esprit. Et comme prolongement de tout cela : l’appareil photo, outil de prélèvement et de cadrage. À la suite de cette étape, vient le modelage sur la toile. Mon corps est en jeu dans mes toiles, au moment de prendre les photos, même s’il reste invisible. Ma peinture est un prétexte à l’évocation de détails du paysage qui composent mes souvenirs, ceux de mes ami.es, des autres citoyen.nes qui composent l’environnement dans lequel j’ai grandi. Et nous avons tous.tes en commun, la fameuse « banlieue parisienne ». Depuis peu de temps j’arrive à assumer une autre dimension de ma peinture, dans ce que je vois à travers le mobilier urbain : de la vie, de la présence, du souffle. Toute chose possède une âme. C’est le regard de mes parents nés au Bénin, pays animiste et vaudou qui se transpose sur mon environnement. Pris sous cet angle, la catégorie peinture de paysage n’a plus vraiment de sens. Lorsque je peins un bâtiment, je peins ses fenêtres, et derrière elles, je pense à chacune des personnes qui dorment et vivent là. C’est évoquer par un chemin détourné, les parcours de ces personnes pour beaucoup né.es sur le sol des anciennes colonies françaises. En 2013 j’ai peint un palmier planté au milieu d’un « Jardin à la villepintoise », c’était la toute première toile de ma série des peintures de nuit travaillé à l’huile, et bien pris sous cet angle, elle acquiert une dimension d’autoportrait. 

Comment décrirais tu le rapport au patrimoine dans ton travail ? 

Thibaut : Il est essentiel, il me guide perpétuellement dans ma démarche.

Joël : Pour moi, patrimoine signifie ce qui doit être regardé, vu, compris, conservé. Le plus souvent on se sert de ce mot pour hiérarchiser les différents types d’architecture et de mobilier qui incarnent notre espace urbain. Dans ma pratique je tente de dire que tout a une importance, certes il est parfois bon de détruire pour reconstruire en mieux, mais il existe un patrimoine architectural émotionnel. Ni quantifiable, ni évaluable. Mon rapport au patrimoine consiste en cette tentative désespérée de transmettre cette pensée.

Ton travail se situe-t-il plutôt une dimension mémorielle ou revendicative?

Thibaut : Toujours dans une dimension mémorielle, l’émotion suscitée par des lieux autrefois si vivants maintenant silencieux, me procure une émotion indescriptible.

Joël : Je ne les oppose pas. La mémoire est déjà en soi un acte revendicatif, elle lutte pour exister, dans le présent et dans le futur. Sans cela elle se dissout et meurt.

Quelle place la lumière a-t-elle dans ton processus créatif ?

Thibaut : Elle est essentielle, elle guide mon travail en permanence. Patienter, patienter toujours, attendre que la lumière idéale, pourtant si familière, revienne… Tout en sachant qu’elle ne reviendra pas.

Joël : Je photographie de nuit, ce qui nécessite un temps de pose assez long, et donc un long moment de calme.  Parfois les nuits en ville réservent quelques rencontres surprenantes. L’une des caractéristiques des villes de la banlieue parisienne c’est qu’elles sont mitoyennes, en quelques pas on peut sauter d’une ville à une autre, puis à une troisième. Et souvent la frontière n’est perceptible que par le mobilier urbain, et donc les réverbères : ville à led, ville aux ampoules à sodium. J’attends la ville qui réduira sa pollution lumineuse à néant pour créer de nouvelles façons de peindre. J’ai peint parfois en rase campagne, et là, l’enjeu est de capter une lumière de pleine lune suffisamment intense pour ma photo. Une de mes toiles a attendu 4 mois sa photo pour cause de météo capricieuse.

Quel est selon toi le/les point(s) commun(s) que vous partagez tous les deux? 

Thibaut : Une rencontre récente avec Joël, mais beaucoup de connivence et de complicité, et un regard semblable sur ce qui nous entoure.

Joël : Il est plus facile de commencer par nos différences. Thibaut travaille d’abord de jour, quelque chose qui m’impressionne car de mon point de vue, il est difficile de rendre des cadrages aussi précis que les siens. Par ailleurs, il est éclectique dans ses prises de vue, et ça je le respecte. Les paradoxes et les idées préconçues liées à nos environnements de prédilection interrompent notre marche. Lorsque Thibaut va photographier sa campagne, il va photographier du bâti. Lorsque je vais peindre ma banlieue, je vais peindre de la nature. La ruine, le vestige, le patrimoine délaissé, l’architecture bétonnée, la matière et les matériaux déconsidérés sont des choses qui nous animent. Finalement je crois sincèrement que nous nous complétons sur notre approche du territoire Français.

Pourquoi d’un vide à l’autre ? 

Thibaut : Parce que notre travail fait écho et qu’il se répond parfaitement, l’absence, le vide, une certaine solitude font échos entre nous

Joël : D’un vide à l’autre car visuellement inoccupés que ce soit par des choses ou des êtres, rien de perceptible. Mais au contraire, ces espaces sont habités et c’est ce qui nous intéresse tous les deux. Ces lieux déjà explorés ou exploités qui ne sont plus considérés font sens à nos yeux. Ce vide est notre plein. D’un vide à / vida d’une vida à l’autre / d’une vie à l’autre.

Joël DEGBO Entre eux et nous 60x72cm Huile sur toile 2020 Courtesy SEPTIEME Gallery et l'artiste
Joël DEGBO Entre eux et nous, 2020. Huile sur toile, 60x72cm. Courtesy SEPTIEME Gallery et l’artiste
Thibaut DUCHENNE Bâche d'Antoine 90x60cm Fine Art Print Edition de 3 2018 Courtesy SEPTIEME Gallery et l'artiste
Thibaut DUCHENNE, Bâche d’Antoine, 2018. Fine Art Print (Edition de 3), 90x60cm. Courtesy SEPTIEME Gallery et l’artiste
Joël DEGBO La lumière 100x100cm Huile sur toile 2020 Courtesy SEPTIEME Gallery et l'artiste
Joël DEGBO, La lumière, 2020. Huile sur toile, 100x100cm. Courtesy SEPTIEME Gallery et l’artiste
Thibaut DUCHENNE Éclats 20x30cm Fine Art Print Edition de 3 2019 Courtesy SEPTIEME Gallery et l'artiste
Thibaut DUCHENNE, Éclats, 2019. Fine Art Print (Edition de 3), 20x30cm. Courtesy SEPTIEME Gallery et l’artiste