MARCUS KREISS [ENTRETIEN]

MARCUS KREISS [ENTRETIEN]

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« Le milieu de l’art a privilégié un discours conceptuel qui, ne donnant rien à voir, permettait à tout le monde de pouvoir mollement y adhérer. » Marcus Kreiss

Dessin, écriture, vidéo ou performance sont pour Marcus Kreiss une manière de libérer le sujet et de le faire échapper aux postures que des siècles de domestication sociale nous ont contraints à adopter. Une relation toujours plus forte et immédiate, de l’ordre de la psyché, au point que la main de l’artiste devient comparable à un sismographe et « qu’il y a là une histoire d’électricité. »

Quelle volonté a motivé ton engagement dans l’art ?

J’ai voulu devenir artiste pour susciter une excitation rétinienne, comme l’avaient fait avant moi les grands maîtres de la peinture. Or, à l’École des Beaux-Arts d’Aix-en-Provence où j’ai étudié, cette volonté de créer des sensations visuelles fortes n’était pas du tout à l’ordre du jour. Les institutions ont privilégié et même imposé un mouvement d’art conceptuel « protestant », qui renie les images et tout ce qui est de l’ordre de l’émotion, au profit d’un minimalisme. De très nombreux artistes se sont alors livrés à une vaste entreprise commerciale avec pour présupposé, que plus les œuvres étaient minimales, mieux elles se vendaient. Finalement, banni de l’école mais toujours inspiré par les maîtres, j’ai appris la peinture et le dessin par moi-même.

« L’image implique d’interpréter le monde, impose un parti pris. La mission la plus noble de l’art est sans aucun doute de constamment nous aider à nous positionner. Cette interprétation passe par de la figuration car, elle seule, a le pouvoir de stimuler le cortex reptilien. »

Est-ce le rôle que tu donnes à tes dessins de nus féminins ?

Mes représentations de la femme sont destinées à créer des sensations et du désir. S’y dessinent les courbes présentes chez Egon Schiele où, à l’opposé d’une représentation contemporaine de nu où rien ne se joue, le corps retrouve sa dimension charnelle, parfois même un peu morbide, d’où émane une volupté qui interpelle nos sens. Quand j’invite une danseuse à performer devant moi, j’essaye de capter, dans les arabesques de ses mouvements, un langage universel capable de nous toucher tous.

Un éloignement de l’art minimal qui se manifeste dans ta série de dessins où tu transformes des motifs épurés en éléments figuratifs…

Nous devons retrouver de la réalité dans l’art et avoir un discours concret sur le réel, sur les conditions d’existence d’un grand nombre de personnes que le monde artistique ignore. À la suite de ces dessins, j’ai conçu et installé dans l’espace urbain, sur le modèle des abris de chantier, des mini-modules d’habitation entièrement vitrés où pouvaient naître des histoires. Notamment une boîte de nuit pour deux personnes avec DJ, Feinkost (1997), devant l’Institut Français à Cologne qui, se remplissant de buée, devenait au fur et à mesure que la nuit avançait, un cube lumineux. Des lieux éphémères et poétiques, implantés comme des objets d’art au cœur des villes.

Une façon de prendre le contre-pied des œuvres d’art que l’on voit dans le paysage urbain ?

Surtout de celles du 1% artistique qui, la plupart du temps, sont impersonnelles, terriblement onéreuses et difficiles d’entretien. Au contraire, par ces installations dans l’espace public, j’ai voulu permettre aux gens de vivre un moment unique dont ils se souviendront.

L’art vidéo tient également une place importante dans ta création…

Mon travail sur la vidéo a réellement commencé en 1999. J’en connaissais les techniques car, avant mon passage aux Beaux-Arts, j’ai fait des études de cinéma. Considérant que regarder un film revient à perdre deux heures de sa vie, je voulais utiliser l’image projetée comme une peinture mouvante sur un mur. J’ai développé le concept du video painting et, très vite, j’ai eu l’opportunité de faire du vjing (vidéo-jockey) dans des festivals.

Est-ce à partir de là que tu as eu l’idée de créer une chaîne TV dédiée aux vidéos d’artistes ?

La chaîne Souvenirs from Earth est née de ma volonté de montrer des œuvres vidéo éloignées des tendances esthétiques du moment ! Elle est complètement indépendante et est rapidement devenue un vaste terrain d’expérimentation pour les artistes. J’ai commencé à y montrer mes propres films en octobre 2006 et désormais près de 3000 artistes m’ont rejoint dans cette aventure. Avec la nouvelle application pour Android et Iphone les artistes peuvent directement contribuer en proposant des stories un peu dans l’esprit de celles d’Instagram, mais également des live.

C’est un projet qui a pris une ampleur considérable…

Au point que j’ai eu l’impérieuse nécessité de me remettre à la peinture et au dessin pour me défaire de ce stress permanent que constitue sa gestion. Pour travailler debout ! La chaîne est devenue un immense espace d’exposition visité chaque mois par plus de 2 millions de personnes. Elle est actuellement le centre d’art français qui connaît la plus grande affluence ! Et cela sans aucune aide de l’État français. On a donc un espace d’une liberté totale dont il faut profiter. Nous y proposerons bientôt un talk-show où sera abordée la situation de la création en France.

La production vidéo tout comme le dessin sont-ils pour toi l’expression d’une liberté ?

Mes œuvres expriment cette nécessité de sortir d’un conformisme, de dépasser ces limites que, par notre éducation, nous avons intériorisées. L’artiste doit se battre pour cette liberté et pour que ses productions gardent une teneur transgressive. La chaîne SFE est politique dans le sens où elle rend possible un monde idéal pensé par des artistes. Elle montre qu’il y a d’autres options à la résignation, que l’on peut se déterminer nous-mêmes.

Ne cherches-tu pas à retourner les outils de propagande du marché de l’art contre lui-même ?

Je refuse tout cet entre-soi qui mine la création contemporaine et ne cherche qu’à déstabiliser un système qui s’auto-alimente en permanence. Les écritures que j’utilise dans mes dessins sont comparables à des slogans politiques. Je produis des affiches, fais des films pour atteindre un public qui n’est pas insider de la culture.

N’est-ce pas là une forme d’activisme artistique ?

Je tente de montrer tout ce que notre société cherche à ignorer. J’aime choquer les gens et use pour cela des principes de la publicité en créant une image attrayante pour en augmenter l’impact puis en la défaisant par le texte. Cet aspect très direct, proche du slogan, se retrouve dans l’élaboration même de mes œuvres notamment par l’utilisation des traits forts qui, pour moi, revêtent un caractère spontané comme un sismographe qui fait état, à l’instant T, d’une tension.

Entretien initialement paru dans la revue Point contemporain #5 © Point contemporain 2017

 

POUR EN SAVOIR PLUS SUR L’ARTISTE

 

Marcus kreiss, The Bright side of Capitalism
Marcus kreiss, The Bright side of Capitalism

 

Marcus kreiss, Barre 20, 1999. Pastel gras sur cartonette huilée, 120 x 180 cm. Courtesy et photographie Marcus Kreiss.
Marcus kreiss, Barre 20, 1999. Pastel gras sur cartonette huilée, 120 x 180 cm. Courtesy et photographie Marcus Kreiss.

 

Visuel de présentation : Marcus Kreiss, Cantine, 2007. HD 20min, video still. Courtesy artiste.



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