Raphaël Rossi, « Art et essai et collages », La vraie vie, Genève

Raphaël Rossi, « Art et essai et collages », La vraie vie, Genève

Adepte résigné de la collectivité, ermite à la BPI, humaniste sur le zinc et sculpteur de bancs publics, Raphaël Rossi est né en Bourgogne en 1988 pour vivre aujourd’hui sur la rive gauche de la capitale. On l’a retrouvé à la rentrée à l’affiche du vingtième Prix Ricard commissarié par Neïl Beloufa ; une nomination partagée avec ses camarades d’atelier, les sculpteurs Camille Besson, Maxime Testu et Victor Vaysse. Récemment invité par la vraie vie (Genève) à faire cavalier seul, Raphaël Rossi y présentait du 10 au 17 novembre « Art et essai et collages ». Une exposition personnelle trop fugace pour la presse, trop loin pour les parisiens et, comme on dit, plutôt confidentielle. Pour des confidences, il convenait malgré tout de les livrer à nouveau, sans scrupules et avec des images, au public atemporel de la toile. Revue à contretemps des activités de la vraie vie.

 

Il est vrai, par exemple, que Raphaël Rossi est un être dont on parle volontiers au pluriel, ne sachant jamais s’il est au cœur ou à la frange du mouvement commun, où commence la subjectivité de l’un, où échoue celle du lot, qui apporte quel ingrédient à la farce. Après une série d’expositions de groupe dont on aura pu apprécier l’élégance, l’efficace et la cohérence, la prise d’indépendance est douce. Oui, il est vrai aussi qu’en solo Raphaël Rossi ne s’interdit pas d’œuvrer à plusieurs. Il continue de convoquer un cénacle, pères nourriciers ou frères de lait, auteurs variés, critiques, romanciers, cinéastes surtout.

« On a beau ne plus imaginer de mot possible entre soi et le reste de l’humanité » disait Houellebecq, « un écran de cinéma reste une ouverture » pasticherait-on à bon escient. Michel parlait des filles, concernant Raphaël Rossi on préférera évoquer l’art de la mise en scène. Car pour continuer d’apparaître il faut déjà apprendre à paraître, c’est du travail. Le dressing est plein, la cafetière est vide. Chaque jour l’entrée en scène se fait par la droite, et à gauche se réunit l’amicale chorale, Truffaut, Desplechin, Mouret, Ferran, les Hussards, les pragmatistes, les iconoclastes, les réformés ; tous ceux qui parlent d’en bas et du fait d’exister en décor réel. C’est à dire qui parlent d’amour et d’incompréhensions, d’autofiction en dernier recours. Tous ensemble ils formulent un commentaire extra-diégétique de la loose. Chez Raphaël Rossi, je est une voix-off.

C’est un artiste qui est en train d’abandonner la sculpture pour faire des collages. Jusqu’à présent son œuvre avait été une histoire de contentions qui se déclinait en différents matériaux, de l’acier aux tapis, en passant par les textes chronométrés de la revue en ligne romaine.co qu’ils nourrissent, avec Maxime Testu et les astucieux frères Guigue. En différentes séries aussi. Celle des tapis rappelle inévitablement les boudins de chiffons, de serviettes-éponges et de paillassons que l’on voit faire barrage dans les caniveaux ; outils de l’hygiène urbaine improvisés par les balayeurs.euses de rue. Citadins également, ceux qu’on appelle communément les bancs sont des assises transpercées de métal pour conversations impossibles. Les dossiers sont généralement des ventres, des poches d’acier dans lesquelles se recroquevillent, saucissonnés, les restes d’anciennes pièces. Jugulation des fluides, bottelage de moquette, constriction de métal. À cela il faut ajouter la série des bavoirs. Stores vénitiens et grandes tôles repliés comme un homme sur un livre à la terrasse d’un café.

Personne n’a cillé, donc, en descendant au sous-sol de la vraie vie pour y découvrir une exposition toute de papier. Huit collages et une peinture s’alignaient sur les murs du petit espace. La giration dans la salle s’ouvrait sur une affichette sous verre de Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) d’Arnaud Desplechin, caviardée par quelques empreintes de pinceau vert-jaune-rouge et blanc façon Toroni détraqué. Si c’est à prendre comme une déclaration d’intention, on la comprendra comme une volonté de réinvestir le récit, de pouvoir parler d’un art situé dans les affects et non seulement dans l’identité politique. On avait déjà vu un tel réemploi à la Fondation Ricard avec la grande affiche de L’Âge des possibles couchée sur le banc de Pas le même âge tous les jours (2018). La nonchalance du geste penche vers l’attitude non-productive théorisée par Josef Strau. Une réponse aux attentes trop calibrées, une peur de la représentation, une subjectivité différée.

En face, dans un noir et blanc Xerox, un grand hommage à François Truffaut tient dans une réunion grave de coupures de presse sur son décès. Trois fois répétée, warholienne, la silhouette en costume du réalisateur et la phrase, majuscule et définitive, « François Truffaut est mort ». Traités comme les motifs élémentaires de la peinture, les rectangles A4 s’ordonnent mécaniquement sur un fond double raisin. Les sujets choisis et la logique graphique figurent simultanément un nuage de pensées et une table de travail. Les collages surprennent une opération en cours, les termes de l’équation flottent.

Sur les autres murs est présentée une série homogène de sept collages. Raphaël Rossi dissémine sur fond noir ou sur fond blanc des fragments de sa cinéphilie et des souvenirs d’anciennes pièces. Impressions et photocopies. Pas d’originaux, pas de sacrifice, mais un modeste reliquat des heures passées en bibliothèque à glaner une famille d’affinité. Il accompagne les photogrammes de films qu’il a vus avec des bribes les lectures qu’il a faites. Des images de ses tapis roulés voisinent avec d’autres images de carpettes de sa collection. Ses questionnements personnels fusionnent avec des bancs publics. Raphaël Rossi a fait l’école buissonnière. Il aime les tangentes dans la vie, la symétrie dans le travail. Têtes à têtes muets, œuvres jumelles, barrages variés, ses constantes sont là.

Le texte et les personnages qui animent les planches de saynètes fugaces sont apparus dans son travail en même temps que les collages. L’ensemble pourtant, à première vue, a gardé un flegme, une froideur qu’on qualifierait encore de métallique. Se débarrasse-t-on jamais de ses premières amours ? On pourrait se contenter de la surface, de compositions maîtrisées. Pourtant on sent se mailler en filigrane le réseau des correspondances et des résolutions. Personne n’a cru que Raphaël Rossi était un pur formaliste – si tant est qu’il y en ait – et il aimerait maintenant nous convaincre qu’il n’était même pas sculpteur.C’est comme s’il venait de se percevoir lui-même comme une matière malléable et était parti traiter avec ceux qui le façonnent. Il a compris la joie du mécréant, celle de pouvoir négocier des icônes comme de purs signes et les grands gestes comme une partie de dominos. 

Raphaël Rossi, story-boarder brumeux, nous laisse à peine deviner un dialogue cachottier entre les personnages, les artistes, les auteurs, l’acte d’inventer. Reste un digest des films français qui, comme une bonne rincette, aide à faire passer le passage à la trentaine. C’était effectivement des collages, et du cinéma, et de l’art, et des confidences, et un essai. Essai transformé, comme on dit.

Texte Marilou Thiébault © 2018 Point contemporain

 

 

vue d'exposition Raphaël Rossi, « Art et essai et collages », du 10 au 17 novembre 2018, La vraie vie, Genève. Courtesy artiste
vue d’exposition Raphaël Rossi, « Art et essai et collages », du 10 au 17 novembre 2018, La vraie vie, Genève. Courtesy artiste

 

vue d'exposition Raphaël Rossi, « Art et essai et collages », du 10 au 17 novembre 2018, La vraie vie, Genève. Courtesy artiste
vue d’exposition Raphaël Rossi, « Art et essai et collages », du 10 au 17 novembre 2018, La vraie vie, Genève. Courtesy artiste

 

vue d'exposition Raphaël Rossi, « Art et essai et collages », du 10 au 17 novembre 2018, La vraie vie, Genève. Courtesy artiste
vue d’exposition Raphaël Rossi, « Art et essai et collages », du 10 au 17 novembre 2018, La vraie vie, Genève. Courtesy artiste

 

vue d'exposition Raphaël Rossi, « Art et essai et collages », du 10 au 17 novembre 2018, La vraie vie, Genève. Courtesy artiste
vue d’exposition Raphaël Rossi, « Art et essai et collages », du 10 au 17 novembre 2018, La vraie vie, Genève. Courtesy artiste

 

vue d'exposition Raphaël Rossi, « Art et essai et collages », du 10 au 17 novembre 2018, La vraie vie, Genève. Courtesy artiste
vue d’exposition Raphaël Rossi, « Art et essai et collages », du 10 au 17 novembre 2018, La vraie vie, Genève. Courtesy artiste

 

vue d'exposition Raphaël Rossi, « Art et essai et collages », du 10 au 17 novembre 2018, La vraie vie, Genève. Courtesy artiste
vue d’exposition Raphaël Rossi, « Art et essai et collages », du 10 au 17 novembre 2018, La vraie vie, Genève. Courtesy artiste

 

vue d'exposition Raphaël Rossi, « Art et essai et collages », du 10 au 17 novembre 2018, La vraie vie, Genève. Courtesy artiste
vue d’exposition Raphaël Rossi, « Art et essai et collages », du 10 au 17 novembre 2018, La vraie vie, Genève. Courtesy artiste

 

 

Actualités

Raphaël Rossi, Camille Besson, Maxime Testu et Victor Vaysse seront exposés au FRAC Champagne-Ardenne à partir du 24 janvier 2019

 

 

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Visuel de présentation : vue d’exposition Raphaël Rossi, « Art et essai et collages », du 10 au 17 novembre 2018, La vraie vie, Genève. Courtesy artiste

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