Homoncule et robot de cuisine

Homoncule et robot de cuisine

L’exposition « Artistes & Robots » au Grand Palais impressionne le spectateur par son ampleur, sa scénographie bien élaborée et la diversité des œuvres, parmi lesquelles certaines sont créées par les stars de l’art contemporain mondial, Orlan et Takashi Murakami, pour cette occasion. Dans une salle sombre, on voit des colonnes de Michel Hansmeyer, composées de plusieurs milliers de feuilles de papier en carton découpées au laser, d’une beauté ineffable : avec leurs vignettes anthropomorphes, elles nous rappellent à la fois des coraux, des boîtes chinoises médiévales sculptées d’un seul morceau d’ivoire, des colonnes de temples grecs ou celles des palais des maharadjas. Un rouleau couvert de quadrilatères superposés, par Vera Molnar, long, méditatif, simple et ornemental, peut provoquer l’étourdissement, ces quadrilatères étant des fenêtres dans sa vie intérieure. La bouche dans le cadre métallique et la petite marionnette – souriceau, par Nicolas Darrot, sont merveilleusement bizarres. Le tableau-hologramme de Pascal Dombis, composé de plusieurs couches de messages de type spam et de phrases clichées de la communication digitale, est un témoignage puissant de l’absurdité, qui domine le monde du web et de notre discours sur lui. Les dessins « audio graphiques » d’Iannis Xenakis, dans les contours desquels on aperçoit des arbres et des monstres, nous donnent un aperçu des profondeurs de la perception humaine, où la vision et le son, l’imagination et la réalité sont encore conjuguées.

Or, d’autres œuvres, dont les paysages, retravaillés par des algorithmes informatiques, les vidéos anti-utopiques où les robots cohabitent avec les hommes, les installations audiovisuelles ou costumes robotiques, seraient plus appropriés à une foire d’équipement cinématique ou médical. Les dessins, produits par les robots, sont stéréotypés et simplistes, les effets spéciaux des blockbusters hollywoodiens plus spectaculaires. La question de la robotisation et, plus largement, celle du progrès technologique, se situe dans plusieurs contextes. Dans le contexte philosophique, il y a une longue tradition, soulignant ses aspects destructifs, à laquelle, parmi d’autres, adhéraient Socrate, Léon Tolstoï et Martin Heidegger. Dans le contexte littéraire, il y a des rêves de la vie artificielle, Homuncule de Goethe et Golem des légendes médiévales juives. Dans le contexte de l’histoire des mécanismes, les machines «pré-robotiques» des cabinets de curiosités européens de l’époque des Lumières, celles créées par Newton ou Leibniz. Dans le contexte de l’histoire des expositions, il y a deux manifestations majeures qui se sont déroulées au MOMA à New York : Machine Art en 1934 et The machine, as Seen at the end of the mechanical age en 1968.

Depuis l’entrée à l’âge robotico-digital,  les contextes socio-économiques propres à lui s’imposent : l’effet depresseur de l’automation sur l’emploi, observé déjà depuis 50 ans, une profonde mutation de la nature des relations interpersonnelles dans les réseaux sociaux, la sophistication des techniques de la surveillance électronique, nous plaçant devant la menace du totalitarisme. La prise en compte au moins d’une partie de ces contextes n’est pas lisible dans l’exposition. La vocation de l’art consiste à ébranler les opinions de la culture de masse (dans notre cas, exaltant le progrès technologique), à prendre position plutôt que « représenter » des choses d’une manière prétenduement neutre : dans ce cens, elle relève plutôt au domaine du design ou de l’histoire des techniques. Les questions si intéressantes, comme le fonctionnement des robots dans l’imaginaire érotique, le délire à l’allure technocratique ou encore le robot en tant qu’objet d’humour et ironie, n’y sont guère (à l’exception de la vidéo de Daft Punk) soulevées. La figure du robot s’inscrit dans une longue chaîne des Autruis – porteurs de l’intelligence, oracles et messagers d’autres mondes, à la fois égaux à nous et radicalement différents, rêvés par le genre humain : nymphes, silènes, djinns, etc. Parmi eux, sans nul doute, le robot est le plus réel, tellement réel, que nombreux aujourd’hui croient qu’il surpassera et asservira les humains. L’exposition «Artistes & Robots» a prouvé l’inverse – les œuvres les plus profondes, bizarres et complexes de celle-ci sont les moins «robotiques», et le rôle des machines, quoique sophistiquées, ne diffèrent pas essentiellement dans leur création de celui d’un pinceau ou d’un ciseau dans les mains de l’artiste. Le robot, tel que représenté dans cette exposition, est encore plutôt robot de cuisine, que notre futur maître.

Texte Nikita Dmitriev © 2018 Point contemporain

 

Infos pratiques

ARTISTES & ROBOTS

Grand Palais, Galeries nationales

5 avril 2018 – 9 juillet 2018

www.grandpalais.fr/fr/evenement/artistes-robots

 

EDMOND COUCHOT / MICHEL BRET, Les Pissenlits, 1990-2017, Systèmes de projections variables © Edmond Couchot et Michel Bret
EDMOND COUCHOT / MICHEL BRET, Les Pissenlits, 1990-2017, Systèmes de projections variables © Edmond Couchot et Michel Bret

 

RAQUEL KOGAN, Reflexão #2, 2005, Installation interactive, logiciels customisés, miroirs et projection.
RAQUEL KOGAN, Reflexão #2, 2005, Installation interactive, logiciels customisés, miroirs et projection.

 

 

Visuels tous droits réservés artistes.

Visuel de présentation : ORLAN, Orlanoïde, 2017 © ORLAN

 

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