GHYSLAIN BERTHOLON, TROCHÉS DE FACE

GHYSLAIN BERTHOLON, TROCHÉS DE FACE

Ghyslain Bertholon, Trochés de face, Lapins. Château Musée Tournon. Courtesy artiste et Olivier Castaing School Gallery

FOCUS / Autour de la série des Trochés de face de Ghyslain Bertholon

Du trophée de chasse à l’œuvre d’art : l’exemple de Ghyslain Bertholon

par Lisa Toubas

« Je crois les artistes capables d’ouvrir des chemins de réflexion inédits.
Comme les poètes, ils donnent à lire les événements de leur temps. »  

La série des Trochés de face (contrepètrie de trophée de chasse) de l’artiste Rhône-Alpin Ghyslain Bertholon nous confronte depuis 2005 à des postérieurs d’animaux en apparence taxidermisés : il s’agit en réalité de sculptures originales réalisées le plus souvent en mousse polyuréthane expansée. Pour les peaux tannées, l’artiste collabore depuis de nombreuses années avec plusieurs taxidermistes qui connaissent bien ses attentes : les peaux utilisées sont issues de filières réglementées, notamment agroalimentaires, échappant ainsi à la destruction. Dans le cas de Ghyslain Bertholon, la taxidermie n’est donc pas le matériau : ses Trochés de face sont le fruit d’une technique de sculpture bien particulière qui peut faire appel à toute sorte de médias. 

« J’ai grandi en partie à la campagne avec un grand-père paysan qui, comme tous les habitants de ces montagnes à l’époque, chassait. J’ai connu les murs ornés de têtes d’animaux et les meubles où trônaient, empaillés, faisans bancals et bécasses à demi déplumées. 
Ce décorum morbide qui, enfant déjà, me mettait mal à l’aise a sans doute marqué mon imaginaire. Je suis très vite entré en réaction face à cette éducation qui a tout de même eu l’immense mérite de me faire grandir au contact des animaux et de la nature ». 

L’artiste fait un usage allégorique de la figure animale à travers des sculptures d’aspect réaliste dont l’impact visuel est très puissant : « le détournement de cette technique particulière de sculpture me permet d’évoquer le plus cupide des animaux, c’est-à-dire nous, animaux humains1 » Par un renversement des codes et l’introduction de touches humoristiques (Élisa Rigoulet parlera d’une « esthétique du décalage2 »), Ghyslain Bertholon dénonce par ses œuvres les rapports de domination que nous exerçons sur la nature en général et les animaux en particulier.

« Si j’utilise le champ lexical de la chasse dans le rendu formel de certaines de mes œuvres (notamment dans ma série des Trochés de face), je n’en parle jamais directement. Mon travail interroge les relations que l’Homme entretient avec la Nature. Une nature dont il croit pouvoir disposer pour son bon plaisir exclusif. Quant à la chasse en elle-même, je considère cette activité absolument anachronique, à contre-temps de notre époque. L’heure est à la préservation de la biodiversité. Il est nécessaire de retrouver au plus vite les grands équilibres écologiques qui régissent le vivant, ceux que nous avons bouleversés. L’Homme doit se faire humble. Agir en bonne intelligence avec son environnement. Cesser de croire que tout lui est dû. La figure allégorique de l’animal utilisée dans mon travail renvoie systématiquement à nous-mêmes. Je suis cet autre évoqué par l’usage symbolique de la figure animale ». 

« Dans les Trochés de face, l’animal en fuite dont on n’aperçoit plus que le derrière bute contre la clôture murale qui le ramène inexorablement à sa condition d’esclave. C’est pourtant un animal « acteur » que l’obstacle architectural fige, la mort étant ici le lieu d’une narration fantastique où la traversée de l’autre côté reste possible3 ». Les Trochés de face de Ghyslain

Bertholon illustrent la question des « régimes de visibilité et d’invisibilisation [de la mort animale]4 ». Ils prennent le contrepoint de la chasse et des trophées qui servent traditionnellement à glorifier le cadavre de l’animal et l’ériger comme un symbole de domination et de pouvoir de l’Homme sur les autres espèces. « Après des générations marquées par une modernité mal comprise tendant à extraire l’homme de la nature, alors que s’affirment ses conséquences néfastes pour la gestion de l’environnement et l’avenir de la planète, un mouvement inverse semble s’initier. 

La « réintroduction » (comme on le dirait d’une espèce menacée) de l’homme dans la nature passe nécessairement par l’acceptation et la maîtrise de son rôle de prédateur5 ». 

Cette façon de « montrer la mort » atteste d’une certaine position. La présentation du trophée de chasse recouvre des symboliques très précises, qui sont ici déjouées : tout est traditionnellement dirigé vers la tête de l’animal, la partie la plus « noble » du corps, qui symbolise sa puissance et par corrélation, la suprême victoire du chasseur ayant parvenu à achever la bête. Toute la gloire (de l’animal et de celui qui lui a donné la mort) réside dans cette tête que l’on est venu trancher (un acte qui n’est pas sans rappeler les pratiques de guerre qui consistaient à planter les têtes des ennemis vaincus sur des piques). Les différentes manières de montrer la mort animale aujourd’hui (notamment à travers l’usage des médias) deviennent ainsi un outil politique ayant un véritable effet en matière de mobilisation et de sensibilisation. Faire le choix de montrer le corps d’un animal tronqué, de dos, dans une lutte pour sa survie (qui ne trouve pas d’issue) n’est pas anodin et bouscule les affects et les enjeux liés à la mort des animaux. En épousant la forme de trophées de chasse, les œuvres de Ghyslain Bertholon convoquent le rapport très personnel que tout un chacun peut entretenir avec la chasse, une pratique de moins en moins ancrée dans nos mœurs voire même, grandement décriée. On ne compte plus les expositions dans lesquelles sont retirés nombre d’animaux naturalisés et issus de la chasse. À une époque où la représentation de l’animal dans l’art doit répondre à un impératif de préservation et de sensibilisation sur la condition animale, faire le choix de puiser son inspiration dans le domaine de la chasse permet de repenser la façon dont les artistes d’aujourd’hui peuvent s’emparer de ces questions. Là est tout l’enjeu lorsqu’il s’agit de faire d’un sujet polémique le cœur d’une série d’œuvres.

« À travers ma série des « Poézies », j’essaie de conserver cette distance qui permet l’observation et, lorsque l’on me demande si je suis engagé, j’avoue avoir du mal à imaginer à quoi pourrait ressembler un artiste dégagé ! Je suis un artiste de et dans la vie : nombre de mes œuvres naissent de mes lectures, de mes rencontres, de mes discussions, de mes voyages et toutes sont politiques au sens premier du terme. Elles sont inscrites dans leur époque. Notre époque. J’aime à dire qu’en tant qu’artiste, je ressens la nécessité de m’exprimer, j’ai la possibilité de le faire et le devoir de ne pas me taire. J’essaie donc de produire des œuvres susceptibles de nourrir la réflexion sur des sujets qu’il m’est impossible de taire. Je cherche à provoquer des émotions susceptibles de conduire au sens et j’ai ainsi du mal à ne pas évoquer les liens qui unissent l’Homme et la Nature ! J’en parle dans mon travail depuis ma première exposition personnelle où étaient déjà proposés, entre autres, des Pots de Taupes et des Trochés de Face et où j’avais fait pousser une montagne de gazon au milieu de la salle d’exposition ! Déjà cette idée de la nature qui, toujours, reprend ses droits ».

Les Trochés de face de Ghyslain Bertholon interrogent ainsi le pouvoir de représentativité de l’œuvre d’art et permettent au spectateur de réfléchir sur les associations d’idées et le type d’émotions qui peuvent découler du caractère cynégétique des œuvres en présence. Les œuvres qui font usage de la taxidermie nous partagent une certaine expérience avec le vivant éprouvée par l’artiste. Du monstre à la merveille, un paradoxe s’immisce : tandis que le premier découle de nos angoisses par rapport à un futur incertain, la merveille nous renvoie à la poésie inscrite dans chaque être vivant, poésie avec laquelle il nous faut absolument renouer. « Représenter l’animal dans l’art contemporain, c’est parler de sauvagerie, de néant, de beauté, d’altérité, de tendresse et de spiritualité à hauteur d’homme. Une manière de retrouver du sens dans un monde qui n’en a plus6 ». 

« Il est très important de garder espoir, tout en étant conscient des efforts que l’humanité devra fournir au cours des prochaines décennies (et prochains siècles) pour conserver à notre planète son équilibre et sa beauté. Je parle de beauté car je ne veux pas d’une Terre où les générations futures devront se contenter de survivre ! Il faut y croire et tout mettre en œuvre pour que change, au plus vite, les modèles qui régissent nos sociétés. Arrêter cette course en avant qui, à force de production effrénée par pillage des ressources, a conduit au désastre écologique. Il est impératif de revenir à des choses simples et de bon sens, primordial de se reconnecter avec la nature. Je suis terrifié de constater à quel point nous nous en sommes aujourd’hui coupés et emplis d’espoir lorsque je vois l’émerveillement des enfants à son contact. Je me persuade que cette nouvelle génération (la première sensibilisée dès le berceau aux questions environnementales !) sera moins dispendieuse et plus sensée que les précédentes. Plus respectueuse, car mieux informée. Agissante. Chacun d’entre nous peut être acteur de ces changements et agir au maximum de ses possibilités : nous devons, dès à présent, refuser ce qui nous apparaît aller à l’encontre de la protection de notre environnement. Je pense, qu’après une période de transition complexe et difficile (mais passionnante à vivre en tant qu’artiste), viendront des temps d’harmonie et de bon sens ! D’équilibres retrouvés.

A-t-on le choix ? ».

Lisa Toubas

1 Ghyslain Bertholon, extrait d’un entretien avec l’artiste en 2018.
2 Source : http://www.ghyslainbertholon.com/article-22325004.html.
3 Ibid.
4 Céline Guilleux, « Morts animales en perspectives », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 18 octobre 2017.
5 Claude d’Anthenaise, Colloque International « Exposer la chasse ? » — Musée de la Chasse et de la Nature, Paris — 19 & 20 Mars 2015
6 Extrait de l’article Art contemporain, l’âge Bêtes de Patricia Boyer de Latour paru dans Madame Figaro 10/03/2012.

Ghyslain Bertholon, Troché de face, Lion, 2015. Taxidermie et bois laqué, 130 x 100 x 48,5 cm Courtesy artiste et Olivier Castaing School Gallery
Ghyslain Bertholon, Troché de face, Lion, 2015. Taxidermie et bois laqué, 130 x 100 x 48,5 cm Courtesy artiste et Olivier Castaing School Gallery
Ghyslain Bertholon, Couple de Chevets style Louis XV au repos, 2019 Sculptures / Bois et laiton / pièces uniques, 70 x 30 x 33 cm ; 80 x 30 x 20 cm Courtesy artiste et Olivier Castaing School Gallery
Ghyslain Bertholon, Couple de Chevets style Louis XV au repos, 2019 Sculptures / Bois et laiton / pièces uniques, 70 x 30 x 33 cm ; 80 x 30 x 20 cm Courtesy artiste et Olivier Castaing School Gallery

GHYSLAIN BERTHOLON – BIOGRAPHIE
Ghyslain Bertholon est né en 1972 à Lyon.
Il vit et travaille à Saint-Etienne
Diplômé de l’École des Beaux-Arts de Saint-Etienne (1998)

www.ghyslainbertholon.net 
Instagram @ghyslainbertholon

Représenté par Olivier Castaing School Gallery
www.schoolgallery.fr