Jean-Baptiste Janisset et Antoine Nessi, « NDDL »

Jean-Baptiste Janisset et Antoine Nessi, « NDDL »

On les avait déjà vu jouer à exposer ensemble il y a quelques semaines, du côté de Marseille. Jean-Baptiste Janisset et Antoine Nessi, avec  26 autres artistes et collectifs avaient inventé un Off à la foire Art-O-Rama en prenant leurs quartiers à Notre-Dame-de-la-Salette, une église désaffectée, abandonnée et largement ruinée un peu à l’écart de Marseille. Exposition éclair, « Quis ut deus » avait vu son vernissage et son finissage arriver dans la même journée avec un joli nombre de curieux, de oh ! et de ah ! poussés devant la grâce du lieu et la belle audace de cet accrochage. Plutôt partisans du travail hors-champ, les deux artistes sont ensuite repartis battre la campagne dans le secteur de Notre-Dame-des-Landes, en préparation de leur exposition « NDDL » visible actuellement à la galerie RDV, à Nantes.

Début 2018, la décision d’abandonner le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes avait mis fin à une partie des controverses qui entouraient la ZAD. L’actualité s’était vite recentrée sur les manœuvres d’évacuation des militants-occupants clandestins de la zone à défendre, parfois établis là depuis plusieurs années. Jean-Baptiste Janisset et Antoine Nessi ont choisi d’aborder l’histoire et le schéma de cette lutte en partant d’une anecdote. En mai dernier, une photo commence à circuler dans les médias alternatifs. Elle montre le Directeur Général de la Gendarmerie Nationale arborant à l’épaule un écusson insolite qui représente, sur un fond de flammes, deux clés à molette croisées et une tête de mort en forme de piston. Une brigade locale de gendarmes mécaniciens l’avaient dessiné et offert en hommage à cette intervention. 

Voilà la brèche que les deux artistes ont choisie : quelques centimètres carrés de tissu où le corps de la défense républicaine redevient un corps incarné, une communauté qui trouve ses signes de reconnaissance dans la culture populaire et l’esthétique des dessins-animés – on peut penser à Cars de Walt Disney – plus spontanément que dans les emblèmes nationaux. Détourner des icônes populaires, c’est d’ailleurs le cœur de la pratique de Jean-Baptiste Janisset. Détourner, moins dans le sens de tourner en dérision que de détourner une voie pour en changer la destination. Par le moulage de monuments aux provenances et aux rôles divers, des figures de cultes religieux ou patriotiques, il ramène au public de l’art contemporain des éléments généralement exogène à ce microcosme. Il en reproduit des détails en fonte de plomb, un échantillonnage qu’il remet en lumière dans des compositions syncrétiques au néon. La matière première de ses œuvres provient le plus souvent de ses voyages en Afrique où il observe les rituels et les idoles avec l’œil curieux de l’anthropologue, de l’artiste et de l’ami. Son travail s’établit sur la frontière ténue qui sépare le motif ornemental de la figure auratique ; le décoratif du sacré. Il laisse toujours en suspens la question du prisme culturel par lequel ces images doivent être regardées.

La pratique d’Antoine Nessi repose sur le même type d’irrésolution. Il emprunte des formes inventées par les civilisations occidentales. Usager de la fonte d’aluminium pour réaliser des sculptures parfois monumentales, il fréquente plus volontiers les fonderies industrielles que les fonderies d’art. Il travaille comme le maillon excédentaire et non-fonctionnel de la production, dont la présence permet de témoigner de la violence du système dans son ensemble, économique et idéologique. Il en va de même pour les objets qu’il façonne, quand il s’ingénie à faire dévier les résultats par rapport aux voies de production et aux cahiers des charges. La modernité en sculpture se confond avec des pièces détachées d’armes à feu, des trayeuses à vaches, des cercueils militaires ; en somme avec l’histoire récente de l’asservissement et son design. En résultent des machines hybrides, chimères des chaînes de production industrielles. Des chimères, aussi, des commandes officielles passées aux artistes, comme lorsqu’en 2015, à Interface (Dijon), Antoine Nessi présentait avec Paul Paillet l’exposition Monuments pour la société cauchemardesque, la fiction d’une prise de pouvoir par les artistes grâce aux formes de la propagande.

On parlerait plutôt d’un anti-monument pour ce qui concerne l’exposition de la galerie RDV. Dès l’entrée, trois figures à échelle humaine font face au centre de l’espace. À l’avant, un personnage arbore le visage du général de Gaulle, dont le moule a été pris par Jean-Baptiste Janisset sur un monument nantais, et se défend d’un bouclier travaillé en bas-relief par Antoine Nessi. La silhouette à l’allure de feu de joie est esquissée avec une construction en petit bois ramassé sur la ZAD. Le brasier hésite entre l’évocation du sacrifice d’une image de résistance et celle d’un un rituel d’engagement. À l’arrière, Antoine Nessi a exécuté deux autres figures, blanches et sommaires, de simples têtes plantées sur des poteaux de signalisation de chantier. Elles se résument à un attribut de leur fonction, des casques de CRS, fichés sur des corps plumés de poulets qui font office de visages. On retrouve là le sens de l’humour potache commun à la militance de terrain et aux salons surréalistes. Le ton est donné.

Aux murs se décline une série de pièces d’Antoine Nessi, des médailles de silicone teinté. Un écho aux Medals for Dishonor [Médailles du déshonneur] sculptées par l’Américain David Smith à la veille de la Seconde Guerre mondiale, dans un complet relativisme des honneurs militaires, et de l’honneur qu’ont traditionnellement les artistes de dessiner ces récompenses. Sur les bas-reliefs, des  corps fragmentés, des pièces mécaniques et emblèmes nationaux s’unissent avec ironie dans une pâte plutôt comics. On retrouve aussi une Marianne dans une médaille, cette fois fondue en plomb par Jean-Baptiste Janisset, et rayonnant mollement autour de son visage, les mots RÉPUBLIQUE FRANCAISE englués dans la flaque de métal, à peine lisibles. D’autres têtes intriguent. Un profil de brigadier, emprunté sur un cénotaphe pour les morts de la Première Guerre mondiale, est reproduit ici, en métal encore, et orné d’un nimbe de croix de la Légion d’Honneur. De la même manière, le motif d’un crâne sur des fémur croisés reparaît, cette fois prélevé dans l’église Saint-Jean-Baptiste de Bastia lors d’un autre voyage de Jean-Baptsite Janisset.

La boucle est bouclée. L’inventaire des figures du combat est dressé, du chef des armées au petit soldat, de la statue héroïque à l’amalgame satyrique, de l’allégorie de la mère patrie au dernier stade de la putréfaction. L’écusson remarqué sur la ZAD pour sa tonalité populaire et ludique peut redonner consistance humaine au corps armé, tout aussi bien qu’il peut être réinscrit dans une généalogie d’images produites pour servir des pouvoirs temporels et spirituels. Dans un esprit de contre-célébration, Jean-Baptiste Janisset et Antoine Nessi observent les motifs circuler de l’industrie de la guerre à celle du divertissement, se recycler encore depuis la fiction dans la réalité. Partis d’une chronique d’une lutte actuelle et générationnelle, celle de Notre-Dame-des-Landes, ils étendent leurs questionnements à leur propre position d’artistes : l’insubordination pourrait simplement passer par le refus de toute vérité univoque. Le reste de l’espace est jonché de fleurs de plomb et de soleils. 

Texte Marilou Thiébault © 2018

 

 

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