SÉPÀND DANESH [ENTRETIEN]

SÉPÀND DANESH [ENTRETIEN]

Sépànd Danesh, Las Meninas (After Velasquez), 2017. Acrylique et spray sur toile, 140 x 200 cm. Courtesy Backslash.

 

« Les coins que je peins ouvrent sur un espace infini qui englobe le spectateur. » Sépànd Danesh

 

Les œuvres les plus troublantes, celles qui ont le plus de force, naissent de la volonté d’échapper à sa condition. Homère, poète aveugle dont le nom signifie « otage », s’évade à travers les aventures d’un Ulysse en fuite. Shéhérazade déjoue sa condamnation à mort par des récits issus de son imagination. Ou encore Dante achève sa Divine Comédie en exil. Sépànd Danesh parle littérature. Et si les mots, pour cet iranien d’origine, lui ont été refusés, c’est par le dessin et la peinture que l’artiste se soustrait à l’enfermement.

Dans tes toiles, tu sembles chercher à dépasser la première strate d’appréhension du motif et de l’image pour atteindre celle intrinsèque de la peinture…

La toile que j’utilise pour peindre est épaisse, rugueuse et rêche. Pourtant, avec un peu de recul, une image lisse se forme et emmène le regardeur dans une illusion optique de profondeur en trompe-l’œil. Mais aussitôt, cette profondeur est bouchée parce que le regardeur a l’impression visuelle d’être face à un coin. Le dépassement se trouve alors dans le va-et-vient entre le monde imaginaire généré par l’illusion d’être coincé, et celui, réel, d’être face à une toile peinte, telle que je viens de la décrire.

 

« La toile serait la jonction entre l’espace mental de la peinture et l’espace réel qui l’environne. » 

 

Paradoxalement, la perspective en angle présente dans toutes les œuvres de la série Hubtopia provoque une forme d’enfermement voire d’aliénation…

C’est vrai, face au coin, le regardeur est coincé, mais s’il tente de s’échapper par une activité psychique – imagination, rêverie, fantaisie de l’esprit – il se trouve de front, face à une plateforme de connexion entre le monde réel et son monde imaginaire. C’est ce type de plateforme qui m’intéresse et dont je tente l’approche par tous les attributs. Le terme Hubtopia est apparu dans mes recherches par la combinaison des deux concepts de HUB – plateforme de connexion – et Topos, lieux. 

 

« Le coin sert de métaphore à mon désir permanent d’évasion. »

 

D’ailleurs, bien avant la peinture, la nécessité de communiquer m’avait amené au dessin comme moyen d’appréhender le monde. Dans un premier temps, loin de me préoccuper des questions d’esthétique, j’avais tenté d’inventer un type d’écriture dessiné qui me permettrait de rendre visibles les variations et fluctuations de mon imagination. Pour ce faire, il me fallait créer un processus qui permette de transformer graduellement une idée globale en de petits fragments qui le caractérisent. J’ai alors mis en place une grille verticale de petits rectangles d’environ 2.5 cm de côté ordonnés en colonnes sur des feuilles A4. À l’époque, je me suis inspiré de différents systèmes d’écriture tels que les écritures mayas, les hiéroglyphes égyptiens et l’écriture japonaise. Je continue cette série de dessins, sous l’intitulé Encyclopédie de l’imagination.

 

« Mes travaux ont une dimension encyclopédique dans le sens où je répertorie, collectionne même, comme le ferait un livre qui recenserait mes archives, les moyens d’évasion par l’esprit. »

 

Ton histoire personnelle a commencé elle-même par une immobilisation…

J’ai commencé à dessiner vers l’âge de 13 ans. Cela faisait déjà un an que j’avais quitté l’Iran avec ma famille pour Paris et je me trouvais malgré moi isolé en raison de la barrière langagière.
En Iran, j’avais grandi dans un environnement de révolution et de guerre. L’école publique que j’avais fréquentée durant la primaire était aussi empreinte d’une atmosphère d’après-guerre. Les professeurs étaient d’anciens combattants et le pays était profondément endeuillé. À mon arrivée en France, je me suis d’abord senti libéré du fardeau iranien mais très vite je me suis trouvé coincé dans un monde de silence. Mon passé devenu muet et mon avenir sans langage. La seule réponse que j’ai trouvée à cet enfermement fut le travail de l’esprit ou l’évasion par l’imaginaire.

Comment matérialises-tu cette échappée dans tes compositions ?

Kandinsky, dans Point et ligne sur plan définit l’angle par la formulation poétique suivante : la convergence de deux lignes portant en elle « la promesse du plan ». Je me suis donc demandé si la connexion de deux plans ne portait pas en elle, avec la même logique, « la promesse d’un espace » ? Et dans ce cas, de quel espace s’agirait-il ? Comment l’appréhender ? Le néologisme Hubtopia cherche sa définition dans ma recherche mais évoque déjà l’idée que je me fais d’une promesse d’espace, sous-entendu une promesse d’évasion. Je me revois souvent dans la salle d’attente de l’aéroport de Téhéran, regardant le tarmac à perte de vue, à attendre notre tour de monter dans l’avion. Des centaines d’avions en partance de destinations inconnues et moi. Je ressens cet état de suspension face à l’évasion au quotidien lorsque je compose mes toiles. Je transcris par une accumulation d’objets, parfois chaotique, ce caractère vivant, cette part d’inattendu qui a été la mienne lors de mon arrivée en France.

Comment se construit la relation entre le motif de fond de la toile, les différents plans et les objets ?

Les motifs qui tapissent mes toiles me permettent de transporter le spectateur dans des lieux imaginaires très divers, de passer de la Renaissance aux années disco. Une surface de quelques dixièmes de millimètre est capable de donner une grande profondeur mentale à la toile et me permet d’instaurer de multiples relations avec les objets que j’y place.

Comment la recherche d’échappatoire évolue-t-elle dans ton œuvre ?

La question de comment appréhender l’iconographie de l’évasion se pose chez moi par la littérature. 
Quels types de représentations conviendraient pour aller au-devant des ambiguïtés de ce thème ?  Comment déjouer les spectres de la mémoire ? Comment s’échapper de l’inamovibilité de l’avenir ? Je voudrais partager un extrait qui illustre bien ce dilemme. Arrêté et emprisonné pour vagabondage et vol de livre, en 1942, coincé dans sa cellule du centre pénitentiaire de Fresnes, Jean Genet écrit son désir d’évasion dans un livre intitulé Notre-Dame-des-Fleurs : « Il m’est arrivé… de désirer m’avaler moi-même en retournant ma bouche démesurément ouverte par-dessus ma tête, y faire passer tout mon corps, puis l’Univers, et n’être plus qu’une boule de chose mangée qui peu à peu s’anéantirait : c’est ma façon de voir la fin du monde. »

 

Entretien avec Sépànd Danesh réalisé par Valérie Toubas et Daniel Guionnet initialement paru dans la revue Point contemporain #7 © Point contemporain 2018

 

Sépànd Danesh, Ulysse, 2017. Acrylique sur toile, 140 x 200 cm. Courtesy Backslash.
Sépànd Danesh, Ulysse, 2017. Acrylique sur toile, 140 x 200 cm. Courtesy Backslash.

 

Sépànd Danesh, Encyclopédie de l’imagination, #0079, depuis 2004. Dessins à main levée sur feuille A4. Courtesy artiste et Backslash.
Sépànd Danesh, Encyclopédie de l’imagination, #0079 depuis 2004. Dessins à main levée sur feuille A4. Courtesy artiste et Backslash.

 

 

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