Pascal Navarro [ENTRETIEN]

Pascal Navarro [ENTRETIEN]

« Mes préoccupations portent essentiellement sur la conservation. Il se pose très concrètement dans mes œuvres cette question du pérenne : comment mes dessins peuvent continuer d’exister alors qu’ils sont exposés à la lumière. » Pascal Navarro

Par un processus d’altération du dessin par la lumière, Pascal Navarro engage une série de réflexions sur l’empreinte, la trace, la mémoire, et par les motifs choisis, sur la menace de destruction. Vues du site archéologique de Palmyre aujourd’hui détruit ou splendeurs architecturales de mégapoles, ses dessins passent outre le message alarmiste des faits d’actualité auxquels ils pourraient se référer pour interroger la destruction comme menant, certes, à la disparition, mais aussi, par voie de conséquence, à la révélation. Il n’est donc pas étonnant de retrouver dans les œuvres de ce passionné du cinéaste Jean-Luc Godard, la mise en place progressive d’une contre évidence, celle, humaniste, de montrer combien l’humanité est capable d’engendrer des merveilles, et de sortir d’une boîte de Pandore autre chose que les affres de la guerre et la nécessité de posséder le monde. Les dessins de Pascal Navarro viennent ouvrir une pensée, tendent du monochrome vers des images, des merveilles bâties par l’homme. Des merveilles que vous ne découvrirez qu’à force de patience, quand la lumière du soleil, comme dans un mirage, aura révélé toute la splendeur que l’image détenait.

Peux-tu nous décrire le processus d’élaboration de tes dessins ?

Mon travail porte sur l’effacement et la révélation. À l’inverse de l’entropie qui est la résistance à la déstructuration, mes dessins sont néguentropiques. Je compose des monochromes en utilisant différentes qualités de feutres qui se dégradent plus ou moins vite quand ils sont exposés à la lumière directe. Un vieillissement prématuré qui peut entraîner aussi des changements de teinte. Certaines encres verdissent, d’autres virent au rouge, quelques-unes tendent vers des tons bleutés. J’ai encore beaucoup d’expérimentations à mener avec ces variations et notamment un travail à développer sur la polychromie.

Et peux-tu nous parler de ce travail sur le point comme élément constitutif de l’image ?

La raison essentielle de ce travail de dessin avec le point est née de la nécessité de trouver une écriture graphique me permettant de conjuguer deux encres différentes aux couleurs quasiment identiques afin que l’image se brouille vraiment. Le point me permet de constituer des trames. c’est un choix technique qui répond parfaitement à mon processus de création avec cette nécessité que le dessin par point est en retrait par rapport à l’image. Dans ma pratique, je dessine à la manière d’une imprimante à aiguille. Je déroule progressivement la feuille de papier que je couvre de points. Le procédé est en lui-même assez froid, machinal même.

« Le dessin se conçoit non sur le papier, mais par la rétine. C’est l’œil, en faisant une mise au point, qui permet à l’image d’apparaître. » 

Ainsi, se produit un double phénomène, photographique dans ce rapport à la perception qui relève de l’apparition, mais aussi dans ce déplacement des valeurs qui produit la révélation d’une image. Une révélation qui est continue, jamais définitive, sauf si on fait le geste de la protéger de la lumière en plaçant le dessin derrière une vitre anti-UV.

Tu as d’ailleurs développé un travail de masquage pour retarder ou même contrer certains effacements…

Pour l’ensemble de dessins Les Merveilles du monde (2017), j’ai tout d’abord travaillé à partir d’une image grand format, réalisée en associant deux types d’encre, que j’ai masquée par endroits avec d’autres images avant d’exposer le tout à la lumière du soleil. Le geste est celui de l’entreposage, de poser l’une contre l’autre des images. Les images masquant l’image source étant elles-mêmes masquées par d’autres. La dégradation, uniforme sur tout le dessin, laisse apparaître peu à peu l’image sur les parties exposées. Pour les petits dessins, j’ai utilisé une encre standard ce qui produit un décalage dans la dégradation qui se fait à un rythme différent. Et tandis que la lumière révèle une partie des dessins, elle en efface une autre.

Dans tes dessins, la thématique du monument semble omniprésente…

Par ce processus de disparition, mes dessins rejoignent celui des monuments qui subissent l’érosion, la dégradation. Un point de rencontre qui se fait aussi sur le terrain de l’art car mes réflexions portent sur sa perte et celle de toutes réalisations humaines. Des questionnements qui dépassent donc le cadre politique auquel on assimile parfois mes dessins notamment en raison des destructions de monuments qu’il y a eu récemment dans les territoires arabo-persiques.

Comment fais-tu le choix de ces monuments ?

Lors de mes expositions récentes, ces représentations de monuments ont été assez différentes avec, à Marseille, des représentations de Palmyre, de monuments historiques ou contemporains, alors qu’à la Maison Salvan à Labège, j’ai proposé une approche plus romantique, en associant des éléments végétaux. Un travail assez intuitif, mélancolique même, dans une tradition de la peinture avec une image qui se révèle progressivement. Une exposition qui contient de multiples références, à l’histoire, à l’histoire de l’art ainsi qu’à mon histoire personnelle.
Les deux expositions ont été des productions complètes car toutes les pièces ont été réalisées avec pour objectif de développer des thématiques spécifiques.
À Marseille, le film Les Carabiniers de Godard a été le point de départ de l’exposition que j’ai titrée avec la phrase d’un des protagonistes. Il y raconte l’engagement de deux jeunes, à qui l’on promet la richesse, pour aller faire la guerre. À leur retour de campagne, ils reviennent avec une valise de laquelle ils extraient des images des Merveilles du monde, du même type que celles que l’on trouvait dans les années 50 dans les boîtes de chocolats. Je me suis inspiré de cette série d’images de monuments pour réaliser certains dessins. Ce film de 1963 nous donne une image de la guerre sans qu’il soit possible de la situer, ni dans l’espace, ni dans le temps. Il est une sorte de collage où les signes se multiplient pour élaborer une image archétypale de la guerre.

Texte initialement paru dans la revue Point contemporain #6 © Point contemporain 2017

 
Pascal Navarro, Les Merveilles du monde, 2017. Ensemble de dessins, dimensions variables. Courtesy artiste. Photo Galerie Territoires Partagés Marseille.
Pascal Navarro, Les Merveilles du monde, 2017. Ensemble de dessins, dimensions variables. Courtesy artiste. Photo Galerie Territoires Partagés Marseille.

 

Visuel de présentation : Pascal Navarro, Mon amour, 2015. Installation. Portique d’éclairage, lampes UV, encre à pigment Epson et feutre bic sur papier Hahnemühle Photorag Ultrasmooth 305g, 150 x 300 cm. Courtesy artiste.

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