EnglishFrançaisItaliano

Revue d'art contemporain

[FOCUS] Thomas Lévy-Lasne, Manifestation

[FOCUS] Thomas Lévy-Lasne, Manifestation

Des manifestations de 2005, Thomas Lévy-Lasne a capté et retenu un certain nombre de séquences surréalistes de batailles rangées. Une banque d’images qu’il utilise en 2016 pour réaliser une série de dessins au fusain, Manifestation. L’artiste s’intéresse à l’aspect plastique des scènes de manifestations, à la manière dont elles peuvent prendre à certains moments une tournure étonnante, presque poétique, puis, par une sorte de renversement carnavalesque de l’ordre établi, comment elles peuvent devenir tout autre chose.

Peux-tu nous parler de la série de dessins au fusain que tu présentes à PARÉIDOLIE, le Salon International du Dessin Contemporain ?

J’y présente la série Manifestation, produite à partir d’images des manifestations contre le CPE de 2005, qui représente le chaos qui règne sur une place publique. Au milieu des fumées et des jeux de lumières, on y voit CRS et manifestants, en ne devinant pas trop qui est qui, avec cette ambiguïté de savoir si la scène à laquelle on assiste est de l’ordre du carnaval, du plaisir esthétique doux ou de l’affrontement guerrier. Ma technique de fusain, avec un effet de flou accentue cette confusion. Toute cette agitation humaine mue par des raisons idéologiques contraste avec le calme patrimonial des arbres et des immeubles haussmanniens.

La force d’une représentation est justement de montrer cette complexité…

Oui, enfin c’est ce que je recherche hein, une image saturée, cacher des paradoxes, intensifier la réalité par sa représentation. Ce n’est pas très clair pour moi mais on peut faire de l’imagerie, n’aller que dans un sens, de l’image qui fait sens, ou tenter de se perdre, mélanger trop de problèmes en même temps, chercher une incarnation de tout ça et peut-être faire un objet intéressant. Il y a clairement une pensée incarnée derrière chaque représentation. Si je fais des paysages avec l’horizon bien au milieu de la toile, par exemple, on aura plus de mal y à trouver du divin. En m’attachant à représenter le monde des apparences, je rentre clairement dans une voix sursaturée de modèle, où l’originalité n’est pas la priorité, ça amène pourtant une grille de lecture passionnante à mon sens.

Tu pratiques le dessin au fusain, l’aquarelle et la peinture à l’huile. Comment alternes-tu ces pratiques ?

J’ai beaucoup d’envies et j’aimerais bien tout faire en même temps. J’alterne des sessions de peinture très longues avec des moments de dessin au fusain. Les techniques se nourrissent. Avec l’aquarelle j’arrive à me projeter beaucoup en couches de transparence. Le principe de l’aquarelle est de garder la lumière par le blanc du papier, elle m’a aidé à avoir de l’intuition pour les glacis en peinture. Je retrouve à certains moment en peinture le geste du fusain. Les webcam me permettent de faire du dessin un peu technique, sensible, à un moment où j’ai eu envie de travailler mon dessin avec le nu académique… Le point commun des techniques c’est que très peu stratégique, je cherche une densité qui m’oblige à les travailler très longtemps pour arriver au résultat.

Les sites dédiés aux webcam érotiques semblent d’ailleurs t’offrir un répertoire inédit de positions…

C’est exactement ça ! Au départ j’ai payé des modèles pour faire du nu à l’atelier mais ce n’était pas satisfaisant. Sans savoir quelle en serait un jour l’utilité, tout comme pour les photos de manifestations, je collectionnais des captures d’écran d’un site de webcam que je connais depuis très longtemps. Il y avait quelque chose d’addictif, de rigolo, de touchant à voir ces gens offrant leurs intimités en direct. C’est devenu un sujet vraiment passionnant. La représentation de la sexualité étant largement trustée par l’industrie pornographique, j’essaye de réinjecter la tendresse, l’intimité, la loose, le scabreux, le comique, les temps morts et la liberté propre à l’activité. Le coup de crayon par hachure douce, des petites caresses, est évidemment en corrélation avec le sujet et c’est un bonheur de dépixéliser l’image source pour donner une présence plus forte à ces corps du bout du monde.

À la différence de tes peintures qui sont plus extatiques, il y a dans tes dessins beaucoup de mouvement…

C’est un problème formel. Je crois que chaque technique contient son poids et sa durée propre inhérente. La peinture à l’huile a une lourdeur d’incarnation. Dans les grands mouvements figés, il y a quelque chose de kitsch, qui a vieilli à l’heure de la vidéo et de la photo au flash. Dans les peintures anciennes par exemple, je préfère carrément un portrait simple tout en immanence de Robert Arnauld d’Andilly de Philippe de Champaigne au Louvre qu’une grande composition pleine de postures comme « La vision de Saint Ambroise » (1657). Il faut un temps un peu plus long que l’instantané pour la présence particulière qu’offre l’huile. Lucian Freud par exemple a peint beaucoup de modèle assoupi, Chardin des enfants absorbés dans leurs jeux, Fantin Latour des lectrices. En peinture, mes personnages sont souvent plongés dans la réflexion, l’avachissement ou la concentration, cela me permet de garder ce petit temps long où ils ne bougent pas naturellement et se laissent finalement regarder. À l’aquarelle, au fusain, au crayon, la technique est plus légère, les formats plus petits et l’action, le laisser aller des corps, la totale perte de contrôle me paraissent passer mieux.

Thomas Lévy-Lasne, Manifestation 07, 2016. Fusain sur papier 54x76cm
Manifestation 07, 2016. Fusain sur papier 54x76cm
Thomas Lévy-Lasne, Manifestation 02, 2016. Fusain sur papier 56x76cm
Manifestation 02, 2016. Fusain sur papier 56x76cm

Visuel de présentation : Manifestation 012016. Fusain sur papier 56x76cm.

Pour en savoir plus sur Thomas Lévy-Lasne.

À lire aussi