Tropismes, Andrés Baron, Rebekka Deubner, Marguerite Bornhauser et Constantin Schlachter

Tropismes, Andrés Baron, Rebekka Deubner, Marguerite Bornhauser et Constantin Schlachter

À l’occasion de la sortie de son nouvel ouvrage Les Aqueuses, Rebekka Deubner réunit trois photographes et deux maisons d’éditions le temps d’un événement proposant à la fois une exposition et des éditions à découvrir.

Lorsqu’en 1939, Nathalie Sarraute publie son premier ouvrage, Tropismes, elle emprunte au langage scientifique un terme déjà passé dans le langage courant dans son acception figurée, et désignant à l’origine la tendance – imperceptible à l’œil nu – d’un organisme à croître d’une certaine façon sous l’influence d’éléments extérieurs (le soleil ou la gravité par exemple). À travers une succession de courts récits, annonciateurs du Nouveau Roman, l’auteure s’emploie à décomposer une série de sentiments aussi brefs qu’intenses, « des mouvements ténus, qui glissent très rapidement au seuil de notre conscience ». Autant de bribes d’intériorité qui traduisent les tressaillements du moi – a priori imperceptibles eux aussi – face aux sollicitations extérieures et aux rapports humains.

Déceler l’invisible derrière le visible, saisir ce qu’il y a d’éphémère et de volatile, formuler l’indicible, c’est aussi ce à quoi s’attèlent, chacun.e à sa façon, les quatre photographes réuni.e.s dans cette exposition.

Il y a, enracinées au cœur des photographies de Rebekka Deubner, les plus insaisissables des émotions, celles-là même qui naissent de l’interaction entre les corps : curiosité, désir, envie…. Là où Des filles, la mer et une grotte (2014) dressait les contours d’un récit symbolique inspiré d’une divinité shintoïste (Amaterasu O mi kami, Auguste Divinité qui illumine le ciel), les images expressionnistes des Aqueuses (2016) sont autant d’éclats nés des sensations vécues par l’artiste lors de son second séjour au Japon. Séjour qui, par la photographie, se métamorphose en voyage intérieur, comme une tentative obstinée de « cristalliser un moment de latence ».

Dans son exploration libre et spontanée de notre monde contemporain et de la superficialité de son esthétique, Marguerite Bornhauser s’emploie à y surprendre ce qu’elle nomme des « surgissements », combinaisons fugaces et accidentelles de couleurs, de lignes, de formes et de textures. Autant d’interstices dans le réel qui, à Paris, à Berlin, sur les rives de la Méditerranée comme aux États-Unis, n’existent que l’espace d’un instant, celui de la photographie, et révèlent ce que les autres ne voient pas forcément et qui l’instant d’après n’existe déjà plus.

Dans ses photographies comme dans ses vidéos, Andrés Baron se joue des attentes et des conventions liées à nos habitudes de lecture des images, en réutilisant notamment d’anciennes photos dans un contexte nouveau, comme objet d’un film, décor d’une nature morte ou d’un portrait. Au moyen de dispositifs déceptifs, il introduit une part d’incongruité et de frustration là où tout semblait pourtant parfaitement lisible au premier regard. Ainsi de cette représentation d’un paysage vierge aux alentours de Bogotá, qui se révèle être un tirage tenu à bout de bras avec lequel un corps vient interagir dans un geste qu’on pourrait croire irrévérencieux, mais qui est aussi là pour rappeler que l’image n’est qu’une image, et qu’en cela elle est manipulable, au sens propre comme au figuré.

À l’image du gyrovague, ce moine errant des débuts du christianisme qui donne son titre à la série et à l’ouvrage présentés ici, les photographies de Constantin Schlachter sont autant de paysages mentaux résultant de promenades en solitaire. La perte progressive de tout repère, les bouleversements sensoriels, le retour aux émotions primaires entraînent chez le photographe un questionnement introspectif, qui se manifeste par le biais de manipulations analogiques et digitales à même d’évoquer la perception et l’émotion originelles.

Là où Nathalie Sarraute usait d’une écriture hésitante, répétitive, interrompue de questionnements, pour tenter de retranscrire ce qu’il y a d’imperceptible dans les oscillations de la conscience, les photographies de Rebekka, Marguerite, Andrés et Constantin agissent, elles, comme les fixateurs de cet « inframince », et qui une fois réunies en une succession d’images au sein d’une forme éditoriale, viennent en révéler l’évidence.

Texte Thomas Lapointe © 2017

 

Infos pratiques
TROPISMES / Exposition et éditions

Avec Andrés Baron, Rebekka Deubner, Marguerite Bornhauser et Constantin Schlachter

Et les maisons d’éditions Sept Éditions et L’Horizontale

Du 26 au 29 octobre 2017

11 rue des Filles-du-Calvaire 75003 Paris

 

Les aqueuses, Rebekka Deubner
Les aqueuses, Rebekka Deubner

 

Contantin Schlachter
Contantin Schlachter

 

andres baron
Andrés Baron

 

Marguerite Bornhauser
Marguerite Bornhauser

 

Les aqueuses 7 Editions
Les aqueuses 7 Editions

 

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