[EN DIRECT] 287 Chemin de la Madrague-Ville Marseille

[EN DIRECT] 287 Chemin de la Madrague-Ville Marseille

En direct de l’exposition 287 Chemin de la Madrague-Ville une exposition collective Off en résonance avec le Printemps de l’Art Contemporain le 08 mai 2016 à Marseille.

Artistes : Mathieu Arbez Hermoso, Jules Carrin, Wolf Cuyvers, Jean-Baptiste Janisset, Antoine Nessi, Paul Paillet, Johan Papaconstantino, Nelson Pernisco, Olivain Porry, Caroline Schattling-Villeval, Lea Tania Lo Cicero, Charles Thomassin, Victor Vaysse, Romain Vicari.

A Marseille, la première semaine de Mai a marqué l’ouverture du Printemps Contemporain. Quatre jours intenses passés à arpenter les quartiers de cette porte du Sud, incomprise et captivante, tour à tour blâmée puis félicitée.
Du musée Cantini où l’on découvrait la pièce Bullroarer de Thomas Teurlai, à la Friche de la Belle de Mai où l’exposition Les Possédés a fait fureur, la programmation s’est révélée pertinente, riche en coups de cœur et rencontres. On retiendra la Biennale Méditerranéa au Château de Servières, Helmut Federle au fonds M-ARCO, Les Larmes du Prince d’Anne-Valérie Gasc à la Galerie Gourvennec-Ogor, ou encore le fétichiste « Né » de l’espace Tank. Fondations, associations, ateliers, galeries ou afters, le parcours était dense. On s’y retrouvait, on s’y saluait, on s’y croisait, on s’y recroisait.

Mais en marge de ce programme s’organisait l’auto-proclamé « Off » du Printemps de l’Art Contemporain. Une exposition collective, qui relevait de l’aventure et étonnait par la qualité de sa proposition.  Pour s’y rendre, il fallait traverser la ville au delà des quartiers fréquentables de Belsunce, la Plaine ou Longchamp qui constituaient le circuit, passer le marché au puces, croiser deux bidons villes et emprunter le Chemin de la Madrague-Ville en direction de la Cabucelle. Là, au numéro 287, on découvrait un vaste terrain, où la nature reprend ses droits anarchiquement dans le béton craquelé, où les bouches d’égouts restent béantes, privées de leurs plaques revendues pour six sous.

On pénètre alors dans un vaste hangar abandonné, où les visiteurs ne sont que des silhouettes évoluant lentement, intriguées et attentives, dans une atmosphère dense presque cabalistique. Entre murmures et résonnances, l’exposition, immatérielle et autogérée, est plongée dans l’obscurité, pour mieux faire honneur aux installations vidéos et sonores. Loin d’eux l’envie de repeindre ou blanchir quoi que ce soit pour singer un espace aseptisé : les lieux se révèlent bruts, chargés de tension.

« Pour ce projet, il va être tenté de limiter, plastiquement du moins, les interactions avec le site choisi, par une présentation de projets immatériels (…), de comprendre les lois qui régissent son existence (son état d’abandon dû à un désintérêt extérieur profond) et d’en faire une expérience réalisatrice. »* Extrait du dossier de presse de l’exposition.

L’espace tout entier nous donne l’impression d’une déambulation curieuse. On s’y meut silencieusement, prêtant attention à nos sens, sollicités bien plus qu’à l’ordinaire par les images mouvantes, les faisceaux des projecteurs, l’humidité ou encore la matière sonore sourde et épaisse qui retentie doucement et emplie les lieux. Des mots, des phrases, tracés sur les murs il y a des années se confondent avec les projections, comme les moulages de Jean-Baptiste Janisset se confondent avec de réelles statues de pierre, dont elles sont les copies tronquées, déformées, volontairement inexactes. Telles des « monuments pour la société cauchemardesque ».

Paul Paillet. Photo : Point Contemporain
Jean-Baptiste Janisset. Photo : Point Contemporain

 

Dans cet espace en friche, chacun a trouvé sur place des objets de rebut pour parfaire son installation, ou une pièce exiguë pour se reconstruire un monde. En témoigne, dès l’entrée, l’installation de Johan Papaconstantino, dans une salle au vieux sol en damiers. Entre peinture et numérique, la composition met en scène des objets personnels ou récupérés sur place. L’artiste vient ensuite capturer cette nature morte urbaine, qu’il repeint sur ordinateur avant de re-projeter l’image dans la pièce. Une superposition qui brouille les pistes entre réalité et onirisme, et témoigne d’un contexte artistique ancré dans l’univers de la rue et de la peinture sauvage.

Johan Papaconstantino. Photo : Point Contemporain.
Johan Papaconstantino. Photo : Point Contemporain.

La rue, la foule, les manifestations sont aussi à la source du travail présenté par Nelson Pernisco. Dans ses vidéos, il réemploie les logiciels et algorithmes de sécurité pour analyser les déplacements des forces de l’ordre durant les récentes émeutes parisiennes Place de la République ou de la Nation. Surveillant la surveillance, il met à nu l’incohérence voire l’abus de ces outils qui attribuent à l’immobilisme ou au regroupement un caractère suspect voire menaçant. Une tension émane de ses silhouettes traquées par la machine, tension parfaite par la taille restreinte de la pièce, et l’armée d’extincteurs qui gît au sol.

Nelson Pernisco. Photo : Point Contemporain.
Nelson Pernisco. Photo : Point Contemporain.

A rebours de cette agitation et de ces rues noires de monde, la projection de Caroline Schattling-Villeval nous parle de son quotidien, isolé, en call center. Elle aussi a trouvé refuge pour son œuvre, dans une salle au fond de laquelle se tient le squelette d’un petit bureau vitré. La vidéo se retrouve alors dédoublée, projetée à la fois sur cette vitre et le mur qui lui succède, illustrant à point le dédoublement de personnalité dont nous parle Caroline à travers ses images. Les mots qui défilent en jaune au bas de l’écran deviennent eux aussi tridimensionnels, formant comme une banderole de sécurité qui délimiterait une zone de danger, alarmant finalement sur l’antagonisme entre son travail de téléphoniste en open-space – qui enferme son corps, modifie son comportement – et sa situation d’artiste qui lui permet de s’exprimer librement.

Caroline Schattling-Villeval. Photo : Mathieu Arbez Hermoso
Caroline Schattling-Villeval. Photo : Mathieu Arbez Hermoso

Cette liberté est le maitre mot de ce projet collectif, qui se place en opposition au « white cube » aseptisé qui représenterait l’espace d’exposition idéal. Le 287 Chemin de la Madrague est le fruit d’explorations, de déambulations sauvages et d’une appropriation de cette ville farouche qu’est Marseille. Charles Thomassin retranscrit cet instinct, cette envie de découverte à travers deux dispositifs de projections placés dans deux tentes qui jonchent le sol du hangar.

« J’ai choisi cet objet comme espace de projection pour les symboles qu’il véhicule : l’instinct, l’envie, la liberté, le confort ainsi que la précarité. »

Les images projetées parlent de solitude, de claustrophobie. Elles ont été tournées dans ces mêmes espaces blancs consensuels auxquels s’oppose le lieu de l’exposition. On y voit l’artiste perpétrer des actions absurdes, tels les mauvais souvenirs d’un corps qui fut restreint dans ses mouvements, qui se reflètent à présent sur l’autel d’une nouvelle vie nomade.

Charles Thomassin. Photo : Point Contemporain.
Charles Thomassin. Photo : Point Contemporain.

L’instinct, l’exploration de nouveaux terrains font également parties intégrantes de la démarche de Romain Vicari, qui s’approprie les territoires abandonnés et les objets qu’il y prélève pour recomposer un espace. Pour ce « Off », deux ordinateurs sont installés dans des rayons de bibliothèque vides en acier, parés de végétaux. Dans cet équilibre entre matériau froid – acier, néons, carrelage de la pièce – et matière organique, sa vidéo « Una », tournée en 2014, donne à voir, mais surtout à ressentir, la force de ces territoires inconnus, et des leurs composants organiques, dans des séquences collectionnées puis sélectionnées par l’artiste. Qu’ils s’élèvent fièrement dans leur environnement naturel, ou qu’ils gisent sur un sol abandonné, ils s’agitent, frémissent toujours, la cadence accélérée de leurs mouvements rendant encore plus entrainant ce spectacle, entrecoupé par des plans furtifs, brutaux et clôturé par une chute.

Ephémères, précaires, sont ces équilibres, tout comme cette exposition collective qui ne dura qu’un jour. Mais l’énergie sous-jacente de ce projet, porté par un mouvement collectif et le désir d’étudier l’état transitoire d’un lieu est quant à elle pérenne. Elle fait notamment écho au MOMAS de Kippenberger – qui fut créé à Syros, Grèce, en 1992 – et au vu de la détermination des artistes qui ont investi le 287 Chemin de Madrague-Ville, ce geste se poursuivra, et nous surprendra à nouveau.

Texte : Emmanuelle Oddo

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