Charlotte Gautier Van Tour et Marion Flament [ENTRETIEN]

Charlotte Gautier Van Tour et Marion Flament [ENTRETIEN]

Lauréates de la bourse Paris Sciences et Lettres Initiative Étudiante, Charlotte Gautier Van Tour et Marion Flament en résidence à l’EnsadLab, ont réuni en tant que porteuses de projet, des artistes et scientifiques des établissements de Paris Sciences et Lettres tels que l’École des Beaux-arts de Paris, des Arts déco, l’ESPCI… sur une thématique initiale qui était l’observation des phénomènes naturels dans le processus artistique. Elles se sont intéressées aux scientifiques dont les démarches sont très proches de celles des artistes. Loin des clichés cinématographiques des laboratoires aseptisés et dotés des dernières technologies, ils pratiquent la micro observation, créent leurs propres outils d’analyses, reproduisent à l’échelle de leur atelier ou laboratoire les comportements de phénomènes naturels. Et tout comme eux « nous [les artistes] déplaçons les éléments dans de nouveaux contextes, générons l’accident, et reportons ce que nous avons vu dans des espaces naturels dans le contexte de l’atelier. »  Que ce soit des phénomènes météorologiques, des réactions chimiques, comportements de la matière tels que la condensation ou l’érosion, les artistes reproduisent les phénomènes pour amener les lois qui les gouvernent dans de nouveaux contextes. L’exposition Wanderer above the sea of fog à la Villa Belleville est à voir comme un premier opus d’un projet amené à se ramifier en de nouvelles actions, rencontres, débats, suites…

Quel est le point de départ de l’exposition Wanderer above the sea of fog ?

Le premier est issu de leur intéressement à la matière minérale pour ses propriétés, ce rapport d’échelle entre l’infiniment grand à l’échelle planétaire ou l’infiniment petit.

L’exposition que nous présentons à la Villa Belleville est l’occasion de présenter les travaux d’artistes et de scientifiques qui portent sur leurs observations des phénomènes naturels. L’idée initiale a été de mettre en regard les travaux de deux artistes des Beaux-Arts de Paris en regard avec la vidéo d’un scientifique qui travaille à l’ESPCI faisant actuellement une thèse sur la thermodynamique des fluides. Les recherches d’Alban Bazile qui portent sur l’intérieur des moteurs sont applicables à l’échelle planétaire ce qui leur donne une dimension très poétique. Il travaille sur des calculateurs permettant de simuler les réactions d’un jet d’air froid sur une plaque chaude. Un jet projeté pendant 0,1 seconde nécessite 17 jours de traitement pour le calculateur. La vidéo est une boucle de 10 secondes. On est là dans un travail multi-échelles, sur l’infiniment grand comme l’infiniment petit. Cette première idée a évolué pour devenir une exposition rassemblant plus d’artistes. Elle est le premier opus d’un projet encore plus vaste que nous comptons poursuivre prochainement.

Sur quels points a évolué l’exposition et comment envisagez-vous de la présenter de la Villa Belleville ?

Nous avons voulu qu’émergent entre les pièces de multiples correspondances et que se croisent les préoccupations des artistes et scientifiques. Nous avons déterminé deux axes qui découlent des recherches des artistes et divisé en conséquence avec une partie plus dédiée au minéral, à la géologie ou au mouvement. Un mouvement que l’on retrouve dans les empreintes de Thomas Tronel Gauthier, dans les formes de Timothée Chalazonitis et Clément Valette qui travaillent aussi le marbre, matériau très dur dont les veinures introduisent une forme de liquidité. Le deuxième axe introduit le principe de forces qui elles-mêmes produisent des formes. Et au-delà, tous ces travaux reposent sur des lois universelles qui régissent tout autant la matière, les éléments que nous-mêmes. Des forces que l’artiste, comme le scientifique, tente de capturer, rendre visible, reproduire, réinventer, et transposer dans des domaines parfois radicalement  différents. C’est le cas des travaux de Camille Benarab-Lopez qui présente des écrans de sérigraphies accrochés au mur. Elle travaille sur l’observation du ciel et sur un phénomène d’observation extraterrestre à partir d’un fait divers qui s’est passé aux États-Unis. Elle crée toute une narration autour de ce phénomène d’apparition lumineuse. On est là dans une observation tournée vers l’inconnu. Jean-Baptiste Caron présente Champ de force mettant en rapport verre et béton dans une sorte de jeu visuel et physique. Il présente aussi présente deux pièces en marbre sculptées avec l’idée que c’est un souffle qui aurait gravé le marbre. La Gamète de Jeanne Briand d’où émane du son a aussi une dimension plus aérienne.

N’est-ce pas l’idée aussi de ramener dans ces champs d’observation un peu de mystère, de surprise ou d’émerveillement de l’homme face à la nature et ses phénomènes ?

Le mystère est inhérent aux phénomènes naturels et est lui-même une réponse possible dans les expériences des artistes comme des scientifiques. Jean-Baptiste Caron ramène des principes physiques à la magie. Se retrouve dans l’oeuvre qu’il présente une forme de prestidigitation, comparable à celle qui participe aux phénomènes naturels quand tout d’un coup se déclenche un orage ou une tornade que l’on n’attendait pas. Son approche introduit, comme chez d’autres artistes, un rapport à l’invisible, à des phénomènes qui ne sont pas perceptibles comme les caustiques sur lequel Charlotte Gautier Van Tour travaille. Cela renvoie à des conceptions du monde différentes comme le concept japonais du wabi sabi qui parle de la beauté des choses qui sont imparfaites, impermanentes, incomplètes et nous engagent dans un rapport d’humilité avec elles. Par modestie, nous acceptons dans les processus que nous mettons en oeuvre l’aléa, incontrôlé, parce que nous devons accepter les comportements de la matière, ses réactions. Marion Flament propose un travail inspiré des éclipses en associant du verre et des roches, les deux pouvant être dissociés et réassemblés dans un jeu d’équilibre. Lyes Hammadouche présente des nouvelles pièces « sans titre (narcos narcisse) ». Mue par un moteur, une courroie entraine un miroir provoquant la chute permanente de sable blanc et noir qu’il contient.

Une posture qui est celle de l’homme face aux lois universelles qu’évoque le titre ?

Le titre est un clin d’œil au tableau de Caspar David Friedrich, Le voyageur contemplant une mer de nuages. Nous voulions invoquer ce regard romantique sur les phénomènes naturels même si nos approches respectives ont lien avec les sciences.

Il y a bien dans nos recherches une quête du sublime, avec l’idée d’arpenter cette mer de nuages, de se faire un chemin à travers les œuvres.

Le détachement est important, afin d’aller en quête de l’implicite et non de ce qui visuellement est déjà accessible ou trop explicite. Il passe aussi par le changement d’échelle comme pour Thomas Tronel Gauthier qui présente une valise qui abrite une modélisation de montagne. De la même manière les sphères de Lyes Hammadouche renvoient par leur rotation aux mécanismes planétaires. Le champ ouvert par les artistes est bien plus vaste, avec une dimension poétique. Les artistes jouent sur aussi des notions temporelles très importantes avec ces mouvements séculaires. Dominique Peysson est aussi une ancienne scientifique devenue artiste et professeur à l’ENSADLab, elle travaille sur l’association de matériaux hydrophiles et hydrophobes qui réagissent ensemble et créent des dessins de nuages

N’avez-vous pas en commun ce désir d’expérimenter, de tester jusqu’à l’accident pour que survienne l’inconnu ? 

Même si nos recherches respectives s’inscrivent dans un phénomène naturel, nous n’essayons pas forcément de le reproduire à l’identique mais tentons de recréer les conditions qui l’ont généré. Nous travaillons par associations, voyons comment les éléments ou la matière réagissent. Artistes ou scientifiques, nos espaces de travail sont comparables. Lors de notre visite à l’ESPCI, nous avons été frappées par cette similitude entre atelier d’artiste et laboratoire de chercheur. Leurs processus de recherche sont également comparables en bien des points.

L’atelier comme le laboratoire est un espace d’expérimentation où chacun fabrique ses propres outils.

Cette proximité des champs d’action est à l’origine de l’exposition. Et nous avons pu constater combien les incertitudes se retrouvent de part et d’autre car il y a aussi ces mêmes interrogations sur l’aboutissement des recherches. C’est aussi pour cela que nous avons voulu concevoir une exposition dans la dynamique de celles établissant une relation arts et sciences car il y a dans notre approche une dimension plus humaine, moins démonstrative, où l’aléa, l’accident, est possible et sont même instigateurs de découvertes.

Entretien réalisé le 27 novembre 2017 par Valérie Toubas et Daniel Guionnet © 2017 Point contemporain

Infos pratiques

Wanderer above the sea of fog
Exposition collective initiée par Charlotte Gautier Van Tour et Marion Flament.
Les 15 et 16 décembre 2017

vernissage vendredi 15 décembre à partir de 18h

Villa Belleville,
23 rue Ramponeau 75020 Paris

http://www.villabelleville.org

 


Avec Alban Bazile, Camille Benarab-Lopez, Jeanne Briand, Jean-baptiste Caron, Timothée Chalazonitis et Clément Valette, Marion Flament, Charlotte Gautier Van Tour, Lyes Hammadouche, Dominique Peysson, Thomas Tronel Gauthier

 

Marion Flament, CAPTURES - PLEINE LUNE. Tube fluo led, tissu, impression lazer sur papier, bois, policarbonate, 190 x 110 x 40cm Exposition POR VENIR, Casa De Velazquez, novembre 2016
Marion Flament, CAPTURES – PLEINE LUNE. Tube fluo led, tissu, impression lazer sur papier, bois, policarbonate, 190 x 110 x 40cm
Exposition POR VENIR, Casa De Velazquez, novembre 2016

 

Thomas Tronel Gautier, L'île engloutie – 3 coffrets 2015. 3 coffrets bois, silicone gris, résine blanche, 27 x 21,5 x 16 cm (chaque).
Thomas Tronel Gautier, L’île engloutie – 3 coffrets
2015. 3 coffrets bois, silicone gris, résine blanche, 27 x 21,5 x 16 cm (chaque).

 

Camille Benarab-Lopez, OVNI
Camille Benarab-Lopez, OVNI

 

Jean-Baptiste Caron, Champs de force, 2017. Dimensions variables, verre, béton.
Jean-Baptiste Caron, Champs de force, 2017. Dimensions variables, verre, béton.

 

Charlotte Gautier, Fractal Verre soufflé, métal, moteur, ampoule Dimensions variables 2016. Verre soufflé par Stéphane Rivoal des ateliers Silicybine.
Charlotte Gautier, Fractal, 2016. Verre soufflé, métal, moteur, ampoule, dimensions variables. Verre soufflé par Stéphane Rivoal des ateliers Silicybine.

 

 

Visuel de présentation : Dominique Peysson, Étude de nuage,1. D’après John Constable, «Nuage, étude». Installation
2014 – 2016 (Venise) – 2017. Métal et eau viscosifiée. Courtesy artiste.

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