DAPHNÉ LALONDE [ENTRETIEN]

DAPHNÉ LALONDE [ENTRETIEN]

« Dans mon travail, je porte attention à certains détails parfois invisibles, à des associations de mots, à des circonstances, avec l’idée de construire des ponts pour m’affranchir des frontières. » Daphné Lalonde

 

Les émissions radiophoniques diffusées en continu dans l’atelier de Daphné Lalonde prennent, dans les peintures et dessins de l’artiste, une résonance particulière. Ses oeuvres se nourrissent de motifs nés d’anecdotes entendues, de moments vécus ou de citations. Chez cette artiste qui fut élève de Jean-Michel Alberola aux Beaux- Arts de Paris, l’acte créatif échappe à l’autorité des tendances, aux contextes artistiques, et s’amuse des rapprochements qui semblent incongrus quand l’heure est au rationalisme. Ne cherchez pas à vous repérer, à trouver un personnage central ou une narration construite, mais laissez-vous plutôt porter par l’aléatoire, le jeu et la complexité du dessin pour tracer votre propre chemin dans la toile, et laissez librement s’exprimer vos émotions.

Travailles-tu toujours en musique ?

Plus exactement, je travaille « en radio ». Quand je suis seule toute la journée dans l’atelier pendant plusieurs heures à dessiner et à peindre, le temps est rythmé par les émissions que j’écoute, ce sont mes rendez-vous solitaires avec certaines émissions. Je les connais si bien que la voix du journaliste me donne l’heure. C’est un repère et la seule ouverture sur le monde extérieur dans ce lieu clos. Je suis au courant de ce qui se passe dans le monde sans quitter l’atelier. En quelque sorte pour paraphraser… « Un voyage autour de ma chambre », un voyage immobile (et pourtant infini). Parfois, j’utilise mes dessins comme des pense-bêtes sur lesquels je note des références de lectures, de films…, ce qui leur donne plusieurs strates de lecture et des points d’accès différents. Se créent ainsi des rencontres comme celle d’un reportage sur France-culture sur le Salon de l’agriculture et d’une visite de l’exposition de Niki de Saint Phalle. L’association que j’établis sur la toile n’est, dès lors, jamais préméditée.

Comment fais-tu le lien entre ce que tu entends et le dessin ?

Par une prise de notes directement sur le dessin de ce que j’entends. Mon travail répond au questionnement de Michel Butor sur la manière dont les mots entrent dans la peinture et intercèdent avec les motifs. La retranscription peut se faire en direct, de manière très rapide. Je fais alors le choix de liens qui unissent les écritures et les dessins.

 

« L’espace de la toile reste toujours ouvert. Il est ainsi tout autant possible de lire ce qui est écrit comme d’y voir un dessin calligraphique. Par rapport au temps d’exécution du dessin, la rapidité de l’écriture de ces annotations peut également faire penser à une partition musicale. »

 

Comment se construisent tes dessins ?

Le point de départ peut être un thème, une scène que je viens de voir ou de vivre, une citation comme « il y a du monde au balcon », que je ne cesse d’alimenter avec toutes les références qui peuvent s’y rattacher. Je ne fais pas d’esquisse et je procède par l’ajout d’éléments en utilisant des échelles différentes. Ils communiquent tous entre eux et créent une circulation. Ils peuvent être issus d’une relation signifiante comme pour Palme d’or à Cannes où j’ai introduit volontairement deux labradors, seule race de chiens à avoir des pattes palmées, ou des motifs et figures empruntés aux toiles de maîtres comme un petit monstre à Füssli, un perroquet à Dufy, ou encore des références plus contemporaines. J’aime l’idée qu’il soit possible d’interpréter mes dessins comme on le ferait d’un rêve, avec même cette dimension psychanalytique qui est pour moi essentielle.

Une perspective qui leur donne, par ce filtre très personnel, un caractère plutôt intime…

Mon fonctionnement est un peu cannibale. J’absorbe tout cet environnement, ces rencontres, ces détails et je les fais ressurgir dans le dessin. En les mettant en images et en écritures, ils entrent dans l’imaginaire. Les mots sont pour moi des choses intimes. J’inscris des phrases sur les murs de l’atelier, n’hésite pas à les faire déborder du cadre. J’aime quand les écritures se développent comme dans les jeux surréalistes comme les cadavres exquis et constituent comme des échappées. Le titre de mon exposition personnelle à la Galerie Valérie Delaunay, À la marge, faisait directement référence à ces annotations qui occupent les bordures des toiles.

 

« Dans toute cette accumulation qui peut paraître un peu brutale, je ne cherche pas à créer des liens, à ajouter des articulations signifiantes. Pourtant, j’aime qu’il y ait une certaine justesse par rapport à ce qui est évoqué. »

 

Par la présence du motif floral ou du symbole, de l’annotation et par ce jeu sur le rapport d’échelle, il y a dans tes dessins une approche presque médiévale...

C’est une période que j’aime beaucoup. Je fais actuellement un travail de recherche sur des livres enluminés pour mieux comprendre le lien entre le texte et l’image. Les motifs floraux sont d’ailleurs très présents dans mes oeuvres, tout comme ils l’étaient dans les compositions des livres d’heures au Moyen Âge. J’utilise également un papier à la tonalité jaunie qui contribue aussi à cette relation avec une perception différente.

Tes dessins sont animés d’une dynamique que l’on retrouve dans les motifs mais aussi dans l’aspect de la feuille, notamment les marques de pointes d’accrochage…

Mes dessins portent en effet à tous leurs angles, de multiples traces de perforations qui témoignent de leurs successives présentations. Une particularité qui surprend les collectionneurs, et à qui je réponds qu’un dessin est vivant, que je le perçois comme une peau et que « je mets ma peau sur le mur ».

Texte de Valérie Toubas et Daniel Guionnet initialement paru dans la revue Point contemporain #7 © Point contemporain 2018

 

Visuel de présentation : Daphné Lalonde, La Bohème, 2015. Acrylique et encre sur papier toilé, 140 x 180 cm. Courtesy Galerie Valérie Delaunay. Photo Philippe Bonan.

 

 

Daphnée Lalonde
Née en 1975
Vit et travaille à Paris.

Diplômée de l’École des Beaux-Arts de Paris.

Représentée par Galerie Valérie Delaunay, Paris.
www.valeriedelaunay.com

 

Daphné Lalonde, Palme d’or à Cannes, 2014. Acrylique et encre sur papier toilé, 140 x 160 cm. Courtesy Galerie Valérie Delaunay. Photo Philippe Bonan
Daphné Lalonde, Palme d’or à Cannes, 2014. Acrylique et encre sur papier toilé, 140 x 160 cm.
Courtesy Galerie Valérie Delaunay. Photo Philippe Bonan

 

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