Images mobiles et migrantes au Frac PACA

Images mobiles et migrantes au Frac PACA

Bruno Serralongue, De Calais et Laura Henno, Koropa

Le Fonds Régional d’Art Contemporain PACA propose actuellement deux expositions associées aux Rencontres de la photographie d’Arles, dans le cadre du Grand Arles Express : De Calais de Bruno Serralongue, en partenariat avec le Frac Grand Large-Hauts-de-France, et la projection de Koropa de Laura Henno. Deux médiums qui diffèrent mais une même esthétique documentaire qui fait la part belle à la tension de l’événement et à la présence brute du réel. La même problématique de la migration est traitée dans les plateaux expérimental et multimédia, commissariés par Pascal Neveux, le directeur du Frac, et apparaît sous des enjeux multiples : politiques, relationnels, éthiques et existentiels.

De Calais 

Le travail de Bruno Serralongue est déployé principalement sur un mur, sous la forme d’une constellation d’images de la destruction de la « Jungle » de Calais, intitulée Compte-rendu photographique du démantèlement du camp de migrants de Calais connu sous le nom de « bidonville d’Etat » ou de « New Jungle », 24 – 27 octobre 2016. Plus d’une cinquantaine de photographies sont accrochées par groupe ou isolées et invitent à un saisissement progressif du sens. Elles permettent de documenter l’expérience des migrants dans ce lieu de passage, d’enfermement et de violence ainsi que les interactions avec les associatifs, journalistes et forces de l’ordre, lorsque cet espace fut démantelé par le gouvernement. Bruno Serralongue accompagne l’exposition d’un court texte qui explique sa démarche et le chantier qu’il a amorcé sur la situation à Calais depuis le début des années 2000. C’est d’ailleurs la volonté du gouvernement de transformer les multiples lieux de vie des réfugiés en un camp pour regrouper tous les migrants en 2015 puis le démantèlement de celui-ci qui ont conduit le photographe à poursuivre ce travail : 

« Durant l’année 2016, le nombre de migrants résidant dans le bidonville a été estimé à 10 000 personnes. Le bidonville est saturé, la violence quasi quotidienne. La police n’intervient pas à l’intérieur du bidonville. Les riverains ont alerté la maire Natacha Bouchart sur les nuisances qu’ils subissaient au quotidien. Ensemble avec les commerçants du centre-ville de Calais qui accusent les migrants de nuire à l’image touristique de la ville, ils ont manifesté à de nombreuses reprises à Calais et à Paris, forçant le gouvernement à prendre la décision de démanteler le bidonville qu’il avait créé. Du 24 au 28 octobre 2016, le camp a été vidé de ses occupants sous les caméras du monde entier. 800 journalistes ont été accrédités pour l’occasion. »

Le travail photographique de Bruno Serralongue capte des instants de destruction qui sont marqués par la présence du feu et de la fumée venant s’emparer des abris provisoires, des espaces de vie qui avaient été organisés dans les marges de la ville et bâtis par ses propres habitants. Une photographie de la foule, d’ethnies multiples, illustre un groupe face à l’objectif qui s’écarte de ce qui part littéralement en fumée et vient interpeller le spectateur : pour aller où ? quoi faire lorsque tout est détruit et que l’on est considéré comme indésirable ? 

En contrepoint, apparaît Abri #7, sur une autre cloison du plateau : la cabane isolée vient se confronter à la beauté naturelle de la verdure pour organiser un abri de fortune qui laisse imaginer un lieu de paix, dans la pauvreté et le minimum, tel un lieu de résistance et d’humanité. Pas de personne ni de foule sur cette image qui représente, par métonymie, la vie clandestine en marge de la ville et des camps et qui lie survie et invisibilité. 

Une photographie fonctionne comme une mise en abyme : les photographes et les journalistes sont pressés les uns contre les autres et captent les images de la destruction, de ces hommes en orange qui détruisent ce que le gouvernement avait mis en place un an plus tôt et qui était voué à dysfonctionner. Dos à l’objectif, ces personnages semblent refléter la position de spectateur que nous adoptons durant notre visite de l’exposition : contemplateur passif, il nous faut en passer par l’observation pour, par la suite, analyser et confronter les images. Par leur disposition, les images de Bruno Serralongue offrent au regardeur la possibilité de reconstituer le récit d’un épisode fortement relayé par les médias, sous un regard autre.

Koropa

C’est le même dessein qui semble animer le travail de Laura Henno et son court-métrage Koropa (2016). Le film se concentre sur ce qui apparaît comme une figure du passeur et se distingue d’un parti-pris généralisant qui condamnerait les organisateurs d’un trafic. Il s’agit en effet de suivre le parcours de Patron, jeune orphelin adopté à 5 ans par Ben, « commandant » d’une navette. Être commandant, c’est être passeur : Ben forme son élève à prendre la relève pour transporter des migrants entre les Comores et une autre frontière française où le passage clandestin est peu évoqué par les médias, Mayotte. Le garçon est filmé dans un dialogue inégal avec son père adoptif et celui-ci lui transmet une éducation des plus ambiguë et cynique : celle de la survie et du trafic. S’il semble avoir un véritable lien entre les deux protagonistes, Ben, qui révèle les subterfuges pour éviter les policiers français, exploite néanmoins Patron, qui prendra des risques réels.

La photographe filme ici le récit d’un enfant au regard qui s’illumine, par contraste avec l’obscurité de la nuit noire, en plein milieu de l’archipel des Comores. On ne voit pas l’embarcation mais le vrombissement omniprésent et lancinant nous laisse deviner ces bateaux de pêche comoriens, ces kwassa-kwassa qui avaient fait dire à Emmanuel Macron, tout juste président de la République, que ceux-ci ramenaient moins du poisson que « du Comorien ». Trait d’humour étourdissant de cynisme, le propos cible une réalité centrale dans le film de Laura Henno qui est traitée de manière presque didactique. Documentant ce qui constitue un des scandales actuels lié aux problématiques migratoires, le film décrit la formation d’un futur passeur et, en ce sens crée des constats, révèle des faits, vidés de tout jugement et de condamnation. Il ne s’agit pas d’évoquer l’absolue obscénité à prendre part à un trafic d’êtres humains mais d’observer un individu, tout autant misérable, qui a malgré tout sa place dans l’économie instable et actuellement inévitable des déplacements humains. 

Au-delà de la représentation du migrant présente chez Bruno Serralongue, c’est ici celle du subalterne qui est réalisée, celle de l’opprimé qui va devenir, à sa manière, oppresseur pour tenter d’acquérir une forme stable de survie. L’exode massif et dramatique au cœur de l’océan indien et le drame du trafic humain sont alors centraux : les gros plans sur les visages de ces passeurs nous empêchent de détourner le regard d’un état de fait souvent laissé de côté, de ne pas prendre en compte la nécessité du faire avec, malgré tout, malgré l’éthique et la légalité. 

Clandestinité et images hors champs

Ces deux expositions mettent en œuvre un processus pour rendre visible l’invisible et travaillent la notion de clandestinité. Ce qui est central chez Bruno Serralongue et Laura Henno est ce qui est d’habitude de l’ordre du hors-champ, tel Abri #7. De même, le court-métrage est puissant dans sa réussite à transcender les frontières entre le bien et le mal : comment condamner le jeune Patron, qui n’est qu’une énième victime du système actuel ?

Une véritable démarche éthique se fait jour puisqu’il n’est ni question d’héroïser une figure du migrant ou, au contraire, de diaboliser les acteurs de l’économie souterraine que les déplacements de population impliquent, à l’instar de certains stéréotypes véhiculés dans différents médias. Dès lors, les images se situent clairement au carrefour de l’information, de la critique et de l’esthétique et invitent à une réception réflexive. On pourrait rapprocher cette forme de rejet de toute contemplation passive des mécanismes privilégiés par Marielle Macé dans son essai Sidérer, considérer. Migrants en France, 2017 (Verdier, 2017) : il s’agit, en effet, de mener à la considération de l’autre, dans ses différences.  

Un travail des frontières

Mettre en crise le sujet et mettre en scène l’actualité selon des perspective hors-champ constituent le style documentaire qui se fait écho dans les deux expositions. Deux parti-pris se distinguent néanmoins : si Bruno Serralongue fait le récit de la clandestinité d’une foule, Laura Henno se concentre sur un individu. Cependant, il s’agit, pour les deux artistes, de déconstruire, à travers l’acte photographique ou les choix des prises de vue et de lumière chez Laura Henno, la mise en scène de ce qui tend à devenir une mythologie de la migration organisée par les médias, condensant nombre d’individus, aux parcours qui diffèrent et aux chemins qui s’opposent, en une masse déshumanisée.

Les deux photographes travaillent les frontières entre information et art et trouvent dans l’espace muséal un lieu de diffusion, un espace de production et de réception qui refuse d’infléchir la réception de ces images aux valeurs multiples. Remettre ces photos, ce film, aux mains des mêmes médias qui instituent l’exil et la migration comme un récit homogène et totalisant, ne serait-ce pas défaire le tissu complexe qui se joue dans ces deux expositions ? En ce sens, ce questionnement des frontières visuels confirme les enjeux fondamentaux que soulevait Walter Benjamin dans son texte essentiel, « L’Auteur comme producteur », pour qui le travail de l’artiste « ne sera jamais uniquement le travail sur des produits mais toujours en même temps un travail sur les moyens de production » (Essais sur Brecht, La Fabrique éditions). Les deux expositions répondent ainsi à l’exigence éthique et politique de mettre en avant des situations problématiques en appelant sans doute moins à l’empathie du spectateur qu’en lui donnant à réfléchir et comprendre ce qui constitue la pire crise humanitaire du XXIe siècle qui tend pourtant à un effacement constant. 

Le travail du commissaire d’exposition Pascal Neveux ainsi que l’accueil du Frac Paca contribuent à élaborer le paradigme d’un monde ouvert, transcendant les frontières. Le statut paradoxal de l’image, qu’elle soit fixe ou mobile, à l’apparente transparence, permet de rendre visible ce qui relève du hors-champ, du limitrophe : de ce dont on a conscience mais qu’on ne saisit pas, que l’on ne considère pas. 

C’est donc au spectateur de se créer un avis : si le style documentaire implique une voie critique, il laisse néanmoins ici le visiteur se faire une opinion en lui offrant des images telles des clefs pour déchiffrer la question de l’exil et de la migration, en évacuant les récits médiatiques habituels. 

Texte Anysia Troin-Guis © 2018 Point contemporain

 

Infos pratiques

Bruno Serralongue, De Calais

Laura Henno, Koropa

En partenariat avec les Rencontres de la Photographie d’Arles dans le cadre du Grand Arles Express

 

Frac Provence Alpes-Côte d’Azur

20, bd de Dunkerque
13002 Marseille
www.fracpaca.org

 

Visuel de présentation : Vue de l’exposition Bruno Serralongue, De Calais, du 30 juin au 19 août 2018. Photo Jean-Christophe Lett.

 

Vue de l'exposition Bruno Serralongue, De Calais, du 30 juin au 19 août 2018. Photo Jean-Christophe Lett
Vue de l’exposition Bruno Serralongue, De Calais, du 30 juin au 19 août 2018. Photo Jean-Christophe Lett

 

Vue de l'exposition Bruno Serralongue, De Calais, du 30 juin au 19 août 2018. Photo Jean-Christophe Lett
Vue de l’exposition Bruno Serralongue, De Calais, du 30 juin au 19 août 2018. Photo Jean-Christophe Lett

 

Laura Henno, Koropa, 2016 Langue : Shindzuani (dialecte d’Anjouan, Comores), sous-titré français et anglais Couleur, 16/9, 19 min. Film produit par Spectre productions Avec le soutien de : Département Seine-Saint-Denis, BBB Centre d’Art, Courant d’art. En partenariat avec Les films façon façon, Qubo Gas © Laura Henno, courtesy Les filles du Calvaire
Laura Henno, Koropa, 2016 Langue : Shindzuani (dialecte d’Anjouan, Comores), sous-titré français et anglais Couleur, 16/9, 19 min. Film produit par Spectre productions Avec le soutien de : Département Seine-Saint-Denis, BBB Centre d’Art, Courant d’art. En partenariat avec Les films façon façon, Qubo Gas © Laura Henno, courtesy Les filles du Calvaire. Vue de l’exposition Laura Henno, Koropa, du 30 juin au 23 septembre 2018. Photo Jean-Christophe Lett

 

Laura Henno, Koropa, 2016 Langue : Shindzuani (dialecte d’Anjouan, Comores), sous-titré français et anglais Couleur, 16/9, 19 min. Film produit par Spectre productions Avec le soutien de : Département Seine-Saint-Denis, BBB Centre d’Art, Courant d’art. En partenariat avec Les films façon façon, Qubo Gas © Laura Henno, courtesy Les filles du Calvaire
Laura Henno, Koropa, 2016 Langue : Shindzuani (dialecte d’Anjouan, Comores), sous-titré français et anglais Couleur, 16/9, 19 min. Film produit par Spectre productions Avec le soutien de : Département Seine-Saint-Denis, BBB Centre d’Art, Courant d’art. En partenariat avec Les films façon façon, Qubo Gas © Laura Henno, courtesy Les filles du Calvaire Laura Henno, Koropa, 2016 Langue : Shindzuani (dialecte d’Anjouan, Comores), sous-titré français et anglais Couleur, 16/9, 19 min. Film produit par Spectre productions Avec le soutien de : Département Seine-Saint-Denis, BBB Centre d’Art, Courant d’art. En partenariat avec Les films façon façon, Qubo Gas © Laura Henno, courtesy Les filles du Calvaire. Vue de l’exposition Laura Henno, Koropa, du 30 juin au 23 septembre 2018. Photo Jean-Christophe Lett

 

 

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