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Revue d'art contemporain

[EN DIRECT] Laura Porter, The Future of Dry

[EN DIRECT] Laura Porter, The Future of Dry

Sourdre, le futur de l’émergence par Julien Carrasco 

FORMS, qualities, lives, humanity, language, thoughts,
The ones known, and the ones unknown—the ones on the stars,
The stars themselves, some shaped, others unshaped,
Wonders as of those countries—the soil, trees, cities, inhabitants, whatever they may be,
Splendid suns, the moons and rings, the countless combinations and effects;        
Such-like, and as good as such-like, visible here or anywhere, stand provided for in a handful of space, which I extend my arm and half enclose with my hand;
That contains the start of each and all—the virtue, the germs of all.

Germs, Walt Whitman in « Leaves of Grass »


Dans la vitrine de la galerie Escougnou-Cetraro, Laura Porter a reproduit en grand sur toute la surface visible, un document recensant des mesures alimentaires proposées par une enquête à laquelle l’artiste a participé pendant de nombreuses années. Sans légende, ces formes sont les premiers indices ergonomiques qui signalent les variations du travail de Laura Porter.

L’exposition fluctue ensuite entre deux salles: la première qui regroupe sept installations flottant dans la galerie, et la deuxième qui présente deux scènes, une grande scène en moquette sur laquelle le visiteur ne peut pas marcher, incluant des objets, des structures ainsi qu’un écran diffusant un film d’animation, plus une étagère en vis-à-vis.

Cette première proposition d’ensemble du travail de Laura Porter offre l’émergence de formalisations conceptuelles, proches d’un effort graphique revendiqué par l’artiste – qui compile par ailleurs des dessins, et une dimension narrative, voire sociale, moins explicite.  

Vue d'exposition, The Future of Dry – Laura Porter Galerie Escougnou-Cetraro, Paris
Vue d’exposition, The Future of Dry – Laura Porter
Galerie Escougnou-Cetraro, Paris


Les fondations d’une réalité fluctuante

Les « amas » ou « mounds » affichés dans la vitrine prennent finalement un peu de volume. Silhouettes plus fragiles que leur aspect métallique ne le laisse croire (elles sont en terre chamottée émaillée), ces sculptures sont des signes qui marquent l’entrée dans une autre dimension.

La réalité est ici variable, fluctuante et pourtant retenue. Comme une retenue d’eau, comme une flaque insistante après le retrait des eaux, comme la germination qui suit la submersion des terres, comme l’organisation spontanée et fragmentée de la matière générée à partir du sol. Et cependant la réalité est encore une ressource à maîtriser. Et l’artiste propose d’anticiper ces conditions parfois inconciliables.
Projeter le futur du sec, c’est anticiper une stabilité, un sol qui n’est pas encore fondation au moment où on le traverse.

Un petite planche de bois tient bon sa verticale, accrochée à un bloc de savon qui simule le marbre. Ebauche ou ruine d’un édifice sur un terreau de graines de nigelle et un filtre de papier.   
Un panneau bleu garde lui aussi la trace d’un niveau où se fixent les graines de nigelle.
Un rideau de couleur chair flotte au-dessus du sol et accueille le cadran d’un baromètre imaginaire où d’une horloge schématiquement fossilisée.
Ce regroupement de trois installations forment « Poor man, Good water« , comme la fatalité d’une rigueur et la possibilité d’une réalisation.

 

Poor Man, Good Water Taffeta, netting, aluminium, EVA foam, ivory, cedar, glycerine soap, black onion seeds, paraffin, paper, cloth. 130 x 90 x 310 cm Escougnou-Cetraro Gallery, Paris The Future of Dry, solo show, 2016 photo credits: Edouard Escougnou, Laura Porter
Poor Man, Good Water
Taffeta, netting, aluminium, EVA foam, ivory, cedar, glycerine soap, black onion seeds, paraffin, paper, cloth.
130 x 90 x 310 cm
Escougnou-Cetraro Gallery, Paris
The Future of Dry, solo show, 2016
photo credits: Edouard Escougnou, Laura Porter



A l’opposé de la pièce, sur la gauche, dans le coin : une autre planche décollée, où apparait la courbe sinueuse d’une colle ancienne, mimant mal une rivière, et d’où jaillissent, comme jaillissent des vers de terre ou des germes tenaces, de petites lamelles de métal attrapées à plat par le bois.

Au sol, une installation tente aussi une verticalité laborieuse. Une planche translucide, teintée couleur chair, est soulevée elle aussi par des blocs de mousses. En écho à « Poor man, Good water » on retrouve ici des velléités de volume ou une organisation proto-architecturale qui laisse deviner une présence. Ce rose chair bien sûr mais aussi cette tuyauterie, ces compresses, et le fourmillement discipliné de formes de flageolets sur une surface blanche, sorte de maquette en cours de métamorphose.

L’intention de se soulever, de se positionner au-delà de l’horizontalité incertaine du niveau de l’eau, malgré ses vertus, devient ici concrète. De ce sol, on suppose un affranchissement possible. Le tableau accroché au mur le signale : comme un tiroir mis à la verticale, il confronte la trace de résidus, la grille de lecture d’un temps passé, à hauteur d’homme.

 

Laura Porter, Foam Home, 2016 Terre cuite chamottée, mousse EVA, feutrine, verre, film adhésif, mousse, graines de Nigelle, graines de moutarde, haricots de Lima, monnaie du Pape. Courtesy de l'artiste et Galerie Escougnou-Cetraro
Laura Porter, Foam Home, 2016
Terre cuite chamottée, mousse EVA, feutrine, verre, film adhésif, mousse, graines de Nigelle, graines de moutarde, haricots de Lima, monnaie du Pape.
Courtesy de l’artiste et Galerie Escougnou-Cetraro



Émergences

L’espace mental qui régissait les forces en présence dans la première salle se déploie ainsi dans la deuxième salle de l’exposition en plusieurs narrations.

Laura Porter propose une scène. Les deux tiers de la pièce sont recouvertes d’une moquette de couleur peau sur laquelle on trouve quatre éléments : une structure et un tissu, disposés comme un sac de couchage ouvert et déroulé, des « poils » ou crottes aux reflets métalliques (toujours la terre chamottée) qui la jonchent, un collage de bons de réduction sur feuilles d’or et un écran diffusant un film d’animation.

Aucune trace de corps explicite, rien de flagrant sinon le déguisement de la matière qui simule ce qu’une présence humaine impose et abandonne dans son échange avec l’espace. Cet univers-là ne se mesure pas aux échanges économiques, il est infra-économique. « Mes recherches portent sur les systèmes de production et les paradoxes de la valeur« , expliquait Laura Porter lors d’une précédente exposition.

Alors que le matérialisme historique et les courants utopistes ont porté attention sur la valeur du travail et l’exploitation des corps des travailleurs, il me semble que l’artiste soulève ici la question de la valeur et du vivant en assimilant les faux-semblants de la représentation post-moderne. La porte d’entrée de la galerie ouvre ainsi sur la possibilité d’un corps comme d’autres parlent de la possibilité d’une île. Le poids symbolique du corps est ainsi évacué, et tout le pathos qu’il peut porter avec.

 

Bust et Penny Perspective, 2016 Bons de réductions, feuilles à dorer, moquette, lycra, soie, PVC, terre cuite émaillée, plantes Vidéo 4:22 HD, son, couleur avec Valentin Lewandowski (vidéo, son, montage) Courtesy des artistes et Galerie Escougnou-Cetraro
Bust et Penny Perspective, 2016
Bons de réductions, feuilles à dorer, moquette, lycra, soie, PVC, terre cuite émaillée, plantes
Vidéo 4:22 HD, son, couleur avec Valentin Lewandowski (vidéo, son, montage)
Courtesy des artistes et Galerie Escougnou-Cetraro



Germinations dans l’écluse

La galerie Escougnou-Cetraro joue ici le rôle d’écluse. Laura Porter utilise cet espace comme un lieu de remise à niveau entre des ordres de perception difficilement compatibles.
Il y a trois ans, Laura Porter travaillait sur une installation intitulée « Swamp meat »: “Le titre « Viande marécageuse« , expliquait le site Abilene(1), évoque quelque chose d’étrange, qui se cache sous la surface épaisse, spongieux, un morceau du réel qui menace d’émerger. L’installation était constituée de verre de sucre, d’une nappe de pétrole et de croissance de champignons alimentaires.

Cette année, rue Saint-Claude à Paris, nul champignon mais la répétition du haricot, des graines de nigelle et du savon.
Les graines de nigelle qui fixent le niveau des eaux dormantes, stagnantes ou effacées.
Le savon qui matérialise l’effacement, le déguisement, et l’agent rêveur du sec futur (une pièce étonnante présentée dans le bureau de la galerie signalait cette rêverie dans un bloc de plexiglas imprimé, production inédite pour l’artiste, d’une forme hybride entre savon, oreiller et peau).

Le haricot, cette forme mijotée comme un leitmotiv support/surface à l’étouffé, n’a rien de menaçant. Elle nous rappelle simplement combien nous avons à perdre au change du réel. Elle n’est pas monnaie d’échange, elle est le prototype de ce qu’il nous reste quand tout est submergé: une brique alimentaire, minimale, aux qualités organiques, architecturales, décoratives et emblème, comme le savon, d’une ironie sous-jacente.

 

Hobo Coin, 2016 Terre cuite chamottée émaillée, mousse EVA, graines de moutarde, bois, cheveux Courtesy de l'artiste et Galerie Escougnou-Cetraro
Hobo Coin, 2016
Terre cuite chamottée émaillée, mousse EVA, graines de moutarde, bois, cheveux
Courtesy de l’artiste et Galerie Escougnou-Cetraro



L’étalon de cette ironie pour cette exposition, c’est le « Hobo Coin« . Sur une étagère de la deuxième salle, à hauteur d’homme elle aussi, Laura Porter a déposé une autre sculpture en terre chamottée jouant avec la texture du métal et la nature altérée de l’objet représentée. Pièce de monnaie de peu de valeur gravée devenue monnaie courante chez les « Hobos », vagabonds américains, le « Hobo coin » devenait là le visage de l’échange. Le leurre précieux qui masque une absence, une altération et finalement une altérité. Sur le bas relief de cette pièce démesurée, on aurait juré reconnaître Walt Whitman, « Hobo céleste » comme Jack Kerouac pouvait être “clochard céleste”.
C’est à l’auteur des « Leaves of Grass » (« Feuilles d’herbe »), qui chantait le corps électrique, qu’aurait pu être dédiée cette étagère contemporaine où une surface verte synthétique percée de poils avaient remplacé la vigueur du corps, tandis que plus bas, près du sol bientôt asséché, germaient d’autres mondes.

Paris, octobre 2016.


(1)  http://www.abilenegallery.com/index.php?/exhibition/poppositions-off-fair-april-2013/

Visuel de présentation : Laura Porter, Spenders, 2016. Impression jet d’encre. Courtesy de l’artiste et Galerie Escougnou-Cetraro

 

Pour en savoir plus sur l’exposition :
[AGENDA] Laura Porter – The Future of Dry – Galerie Escougnou-Cetraro

Pour en savoir plus sur l’artiste :
Laura Porter

 

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