[ ENTRETIEN ] Alexandra Petranaki

[ ENTRETIEN ] Alexandra Petranaki

« C’est grâce à l’art que nous pouvons déchiffrer notre passé douloureux, dépasser les apparences et aller au fond des choses. Dans ce sens, créer ce n‘est pas seulement fabriquer mais bien découvrir. » Alexandra Petranaki

 

Alexandra Petranaki développe un travail centré à la fois sur la pensée philosophique et sur l’exploration des archives et des documents individuels. Après avoir terminé ses études à l’École des Beaux-arts d’Athènes (2015), le travail d’Alexandra a déjà attiré l’attention des commissaires d’expositions en Grèce et ses installations font partie de projets collectifs présentés dans les lieux les plus alternatifs. Rapidement, l’artiste a réussi à développer une langue plastique bien personnelle mais aussi reconnue par les visiteurs. Le projet Not now Marcel, then, there, when I was somebody else constitue une installation renommée de l’artiste qui combine les caractéristiques principales de son travail : une œuvre plurisensorielle, mélangeant des sensations auditives et olfactives, encadrant une volonté d’autoréflexion et de recherche identitaire.

 

Alexandra Petranaki, Not now marcel then there when I was somebody else. Installation.
Détail de l’installation Not now Marcel, then, there, when I was somebody else.

Le matériel principal qui domine l’installation est l’acier, nous renvoyant ainsi à l’époque de Marcel Proust, vers la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Chez Alexandra, il y a clairement une volonté de lier son œuvre à celle de Marcel Proust mais aussi de souligner son identification à des expériences douloureuses du grand romancier. L’artiste crée ainsi une œuvre-espace dans laquelle elle invite les spectateurs à entrer et suivre un chemin bien précis. Le spectateur s’introduit dans l’installation et commence un cheminement dans le labyrinthe de la conscience par une vidéo autobiographique à gauche, puis, une chaise suspendue à droite sur l’acier. Au fond, la vue des ossuaires dévient une image bien symbolique : d’une part, elle reste là pour nous rappeler que l’introspection, dans laquelle nous invite l’artiste, n’est pas limitée aux zones de la conscience et nous force vers la profondeur de l’inconscient. De l’autre, elle nous renvoie vers Proust, et sa constatation qu’« après la mort des images et des êtres  d’un passé ancien, rien ne subsiste, seules plus frêles, mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur » resteront encore longtemps. Rendant hommage à Marcel Proust, Alexandra Petranaki, un siècle plus tard, nous prouve que les générations plus jeunes peuvent toujours le suivre à la recherche de son temps perdu.

 

Alexandra Petranaki, Not now marcel then there when I was somebody else. Installation.
Détail de l’installation Not now Marcel, then, there, when I was somebody else.

Les sujets traités dans tes installations dévoilent un intérêt particulier pour la littérature et la philosophie.

Il est vrai qu’une grande partie de mes œuvres se caractérise par une volonté de créer une relation entre les stimuli philosophiques et littéraires reçus de mes lectures et mes propres idées artistiques. Ce processus produit, ensuite, une sorte de mécanisme psychanalytique très important pour réussir à arriver à une introspection autobiographique.

Le juin du 2015, tu as présenté ta première installation de grand format intitulée Not now Marcel, then, there, when I was somebody else. Il ne s’agit pas seulement d’une référence au fameux roman français mais également du début d’un dialogue entre toi et le romancier, ton œuvre et le sien.

Le premier contact avec l’œuvre de Marcel Proust a eu lieu pendant une conférence de philosophie. Il s’agit, alors, d’abord d’une approche philosophique plutôt que littéraire. La lecture du roman proustien a réveillé en moi des sentiments et des expériences oubliés depuis longtemps. C’était comme si mon histoire personnelle s’identifiait avec celle du narrateur. J’ai même éprouvé que tout ce dont je n’avais pas la capacité d’écrire, Proust, l’avait fait pour moi, comme pour d’autres lecteurs aussi. Je me suis plongée, dans les pages du roman, en cherchant mon  « temps perdu ». J’ai, ainsi, ressenti la nostalgie de moments passés, et des souvenirs oubliés depuis bien longtemps.

En retournant, moi-même, comme lectrice à mes souvenirs, je suis arrivée par l’autoréflexion à répondre à des questionnements bien essentiels dans la formation de mon identité personnelle et artistique.

 

Le jeune Marcel à 15 ans en mars 1887, photographié par Paul Nadar
Le jeune Marcel à 15 ans en mars 1887, photographié par Paul Nadar

 

La volonté de s’identifier avec Proust est évidente même par le titre de ton œuvre où tu le tutoies.

Je travaillais pour la réalisation de cette œuvre depuis deux ans sans pourtant avoir pensé au titre. Le tutoiement est un choix bien essentiel pour moi car j’ai voulu exprimer mon identification aux expériences douloureuses de l’écrivain. Il n’est pas niable que dans le cas de Proust comme dans le mien, nombre de détails de la vie privée ont servi de matériau premier à la création artistique. Le retour au passé à travers les différentes sensations et les souvenirs est un point privilégié dans La recherche du temps perdu. En retournant, moi-même comme lectrice, à mes souvenirs je suis arrivée par l’autoréflexion à répondre à des questionnements bien essentiels dans la formation de mon identité personnelle et artistique.

 

 

Le passage le plus célèbre de toute l’œuvre de Proust est sans aucun doute celui qu’il consacre à raconter et à analyser l’expérience fameuse de mémoire involontaire, celle de la petite madeleine, dont font grand cas les psychologues. On en connait les grandes lignes : la saveur de ce petit gâteau trempé, dans du thé, un jour que le narrateur, alors adulte, la goûte de nouveau, non seulement lui rappelle la saveur identique qu’il connut durant son enfance, mais aux évocations de la mémoire abstraite, va succéder aussi, après l’illumination de la madeleine, une autre série de souvenirs plus importants, plus riches, et restituant enfin le passé dans sa totalité. Qu’est-ce que symbolise la référence à l’épisode de la madeleine dans ton œuvre ?

La madeleine plus qu’un fameux extrait, constitue la cristallisation de la théorie proustienne de la mémoire. Chez Proust, les souvenirs de la mémoire intellectuelle vont se vivifier et s’enrichir avec ceux de la mémoire involontaire. D’après l’auteur, il suffit de l’odeur, la saveur, du toucher pour nous transporter dans un passé lointain. C’est une démarche subjective. Dans mon œuvre la « madeleine » est le symbole de la réception « d’un cadeau inattendu » du passé. Ce passé surgit de manière involontaire. C’est la magie de réussir à accéder aux expériences antérieures, sans, d’abord, raconter tes mémoires. On pourrait même dire que la madeleine constitue une sorte de « lunettes » nous permettant de supprimer notre «  myopie » par rapport au fils du temps et ouvrir une fenêtre à l’inspection de nos plaies.

 

 

Alexandra Petranaki, Les ossuaires.
Les ossuaires, vue générale.

 

L’odeur, la saveur, le toucher et l’ouïe restent importants dans la plupart de tes installations. La théorie proustienne de la mémoire à laquelle tu te réfères, a-t-elle joué un rôle essentiel sur ce choix ?

La recherche du temps perdu nous montre que tout ce que la réalité nous fournit comme vrai peut être mis sous le signe du doute. Il est vrai que j’essaie souvent d’éveiller par mes œuvres des sensations différentes aux spectateurs. On pourrait dire que ce choix se relie à une volonté d’inviter les visiteurs à une introspection personnelle afin qu’ils puissent, par l’activité de la mémoire involontaire dans laquelle revit un moi qu’on a cru mort, interroger leur identité. En fait, Proust ne nie pas la réalité, il affirme même que les idées qu’on se forme sur la réalité peuvent être vraies, mais pour qu’elles le soient vraiment, elles doivent être vérifiées par le ressenti.

La réalité n’est plus un objet à décrire dans une langue accessible à tout le monde, mais un monde naissant, produisant une certaine impression.

 


La vidéo est «  reflétée » sur la surface d’un miroir. Cette technique nous invite à accéder à une sorte de journal intime en même temps que nous pouvons voir notre visage se refléter aux coins vides de la surface.

La vidéo constitue l’évocation des expériences successives d’une vie traumatisée. C’est une narration symbolique qui se base sur des souvenirs personnels, à laquelle nous avons, dans le passé, paresseusement engrangé sans même s’en apercevoir toutes les aventures vécues par ses différents « moi », fragments discontinus de nous-mêmes ainsi que les diverses images du monde et des hommes que nous avons eues successivement sous les yeux. Le « moi » est l’unique système de référence de ce contenu narratif. Le miroir nous invite à une autoréflexion au champ des souvenirs et des expériences antérieures. C’est grâce à ce processus qu’on se rend compte que le temps n’est non pas perdu mais enfoui en nous-mêmes.

Est-ce que cette autoréflexion continuelle pourrait- elle se traduire comme est un narcissisme qui caractérise souvent les artistes ?

Le caractère autobiographique de l’installation Not now Marcel, then, there, when I was somebody else et celui également du roman proustien se lient surtout à une volonté de chercher au bout de notre identité, pour réussir à se libérer des souvenirs douloureux du passé. On pourrait dire que cette démarche ressemble à ce que le philosophe Jacques-Luc Nancy remarque : plus nous cherchons en nous même, plus nous réussissons à extérioriser nos sentiments et nos idées.

On peut dire que La recherche du temps perdu est un livre de souvenirs, voire, une histoire d’une conscience. Tous les biographes de Proust sont d’accord pour souligner l’influence profonde exercée sur son psychisme par l’expérience douloureuse du drame quotidien du coucher du baiser maternel espéré. Dans ta vidéo, l’image centrale est celle du baiser de la main. Pourrais-tu nous parler de différentes interprétations de cette image ?

Il s’agit toujours de l’image d’une main féminine à la fois maternelle et érotique. La main devient dans mon œuvre, d’un part, le symbole de l’affection, de la sensibilité et de la sensualité et d’un autre, du refus et de la répulsion. Cette main prie, implore et inscrit l’absence du personne aimé. C’est la représentation symbolique de la plaie répétitive qui conduit à la fin à la révélation de la diversité.

 

Alexandra Petranaki, Not now marcel then there when I was somebody else. Installation.
Détail de l’installation Not now Marcel, then, there, when I was somebody else.

 

Aujourd’hui, deux ans après la réalisation de cette œuvre, penses-tu que le dialogue avec Proust et son œuvre, a été accompli au sein de ce travail ?

Non, je ne le crois pas. Proust demeure un interlocuteur constant et son œuvre suscite des lectures et des interprétations multiples. La recherche du temps perdu constitue un ouvrage de référence pour mon travail artistique.

Enfin, quelle est la fonction de l’art pour le créateur dans sa recherche de se sauver des souvenirs douloureux du passé ?

Créer est un mot essentiel qui exprime une idée fondamentale chez Proust : la recherche de la vérité et la création artistique ne font qu’un. L’artiste ne transpose pas alors la réalité mais trouve la modalité de transmettre, par son art, l’impression faite en nous par la réalité. L’art est une voie pour les artistes qui leur permet de découvrir et de mettre ensuite en lumière des aspects cachés de leur identité. C’est à travers la démarche artistique que j’ai pu réfléchir et approfondir mon passé. On pourrait dire même qu’il s’agit d’une sorte de confrontation avec des moments oubliés, des blessures douloureuses qui ont pourtant joué un rôle essentiel dans la formation de ma personnalité. L’art n’est pas un luxe frivole mais un moyen de connaissance.

Les expériences de mémoire involontaire comme celle de la « madeleine » chez Proust, donnent un plaisir total mais forcément limité dans sa durée. C’est grâce à l’art que nous pouvons déchiffrer notre passé douloureux, dépasser les apparences et aller au fond des choses. Dans ce sens, créer n‘est pas seulement fabriquer mais bien découvrir.

 

Entretien réalisé à Athènes par Maria Xypolopoulou pour Point contemporain.

 

Vidéo : Vasíli Mantzoúri

 

Pour en savoir plus sur l’artiste :

 

Visuel de présentation : Alexandra Petranaki, vue générale de l’installation Not now Marcel, then, there, when I was somebody else présentée en Juin 2015 dans le hall d’exposition « Nikos Kessanlis » des Beaux Arts d’Athènes.

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