[ENTRETIEN] Isthmaël Baudry

[ENTRETIEN] Isthmaël Baudry

Les oeuvres d’Isthmaël Baudry échappent au regard. L’image pourtant fixe se creuse, se dilate, se distord et ainsi se met en mouvement, s’érige en figure totémique. Construite à partir d’immeubles existants, d’effets d’optiques, l’image photographique de l’artiste ne cesse de ne nous rappeler qu’elle n’est qu’une illusion, une sorte de reflet et, comme il travaille essentiellement à l’argentique, le produit de révélations successives qu’il superpose. À l’esthétique de la géométrie, Isthmaël Baudry préfère le caractère organique de la mutation. Ses travaux nous parlent de notre environnement, non celui régi ou maîtrisé par les urbanistes, mais celui qui s’étend au-delà de notre regard qui devient polymorphique, accidenté, voire hors de contrôle. Et si ses photographies semblent vides de gens, pour cet artiste qui travaille autour des thèmes du survivalisme et du transhumanisme, l’humain est pourtant bien là, mais ingéré par l’environnement, prisonnier de la complexité des formes, ou comme piégé par une catastrophe. 

Quelles ont été tes premières sources d’inspiration en tant que photographe ?

J’ai commencé la photographie en prenant des clichés de groupes alternatifs underground en Allemagne, en Belgique mais aussi en France notamment ceux qui sont passés à la Locomotive à Paris dans les années 90. J’ai ensuite eu besoin d’air, d’espace, de béton alors j’ai commencé à sillonner les pays balkaniques, puis d’Europe orientale pour leur architecture particulière. Je me suis passionné pour les bâtiments constructivistes et néoréalistes. Mon travail s’est construit des impressions que me faisaient ces architectures, j’ai commencé à superposer des photos en argentique puis après une dizaine d’années, j’ai introduit dans mes compositions des architectures plus contemporaines, et au béton sont venus se mêler le verre et des formes plus futuristes.

 

WARSZAWA 2009 - Varsovie 13 juillet 2009 Pologne
WARSZAWA 2009 – Varsovie 13 juillet 2009 Pologne © Isthmaël Baudry

Tu travailles uniquement à l’argentique ?

Exclusivement. Même si j’introduis actuellement la vidéo dans ma pratique, je mixe argentique et numérique. En tant que musicien, j’affectionne les musiques synthétiques liées à l’industriel ou à l’expérimental. J’ai trois domaines de création qui sont la photographie, la vidéo et la chanson (Isthmaël Baudry chante dans les groupes Love in cage qui a déjà sorti deux albums et Morphoex).

Qu’est-ce qui t’attire dans l’architecture constructiviste : un modèle mathématique, le caractère massif, une répétitivité ?

Plus encore que la répétitivité ou le caractère sériel, je m’intéresse au caractère minimaliste de ces constructions en béton. En pratiquant des superpositions de formes, j’opère des transformations, des épurations et plus encore, j’arrive à une abstraction architecturale qui ressemble plus du tout au bâtiment initial mais qui est de l’ordre de la mutation. C’est sans doute le terme qui définit le mieux mon processus photographique.

La mutation induit une temporalité, une incubation. Comment est né cet intérêt pour la mutation ?

Il me vient de l’enfance, de cette fascination que produit, quand on est à l’intérieur d’un train ou d’une voiture en mouvement, un reflet de l’intérieur du compartiment qui se projette dans le paysage. J’ai toujours considéré le défilement du paysage comme une forme de spectacle permanent. Quand on est attentif à son évolution, on ne peut plus s’ennuyer. On le voit muter au fil des kilomètres. Et l’architecte évolue tout autant. Dans mes photographies j’introduis ce mouvement de défilement par la superposition, les images donnent le sentiment de se succéder, de s’enchaîner. J’essaye de restituer cette dynamique quasi vidéographique. Je réalise toujours en référence à ces moments des images qui s’interpénètrent, perdent leur réalité pour n’être que des reflets. J’ai réalisé la vidéo Digital Town à Berlin qui traduit bien cette perte de la réalité quand on est en mouvement dans une mégapole moderne, composée exclusivement d’immeubles vitrés. J’ai aussi fait beaucoup de prises de vue dans le quartier de la Défense à Paris. Photographier à travers des vitres pose à nouveau cette question de la déformation de la réalité par l’image.

 

Si c'est un rêve....Paris juin 2010 France
Si c’est un rêve….Paris juin 2010 France © Isthmaël Baudry

 
N’est-on pas aussi dans une perte des repères ?

Introduire la notion de perte est essentiel. Mon travail porte sur l’immersion dans un paysage que l’on ne peut situer et qui n’est ni vraiment urbain ni industriel mais dans un entre-deux. D’une certaine manière, je montre toute la complexité géographique des grandes mégapoles qui se composent de paysages très différents sans que ceux-ci ne soient clairement délimités. Je continue toujours à sillonner les villes, à me perdre pour atteindre ces zones indéfinies. Dans ma série Vegetal Things, les éléments de natures différentes viennent prendre appui les uns sur les autres. L’architecture se confond avec le monde végétal. Lors de l’expo Méta cité forme j’ai aussi travaillé à l’argentique ces superpositions mais dans un contexte plus contemporain.

Des zones qui finalement n’en finissent pas de se retransformer…

C’est exactement cela. Un phénomène que l’on retrouve dans mes photographies par un travail de distorsion, une manière de sculpter ce qui est devant moi, qui est de l’ordre même de l’anticipation. Je façonne une forme initiale, parallélépipédique le plus souvent, et la retransforme. Un travail qui évolue encore car désormais mes motifs peuvent être aussi des architectures contemporaines, déjà complexes. J’ai envie de découvrir de nouvelles formes. Une curiosité qui est née de la découverte des études de Mies Van Der Rohe, le père des gratte-ciel, de ces architectures de verre. J’ai eu pour ces croquis une sorte de déclic amoureux.

Dans ce processus de déconstruction, on entre avec Morpoex dans un univers plutôt post apocalyptique avec des carcasses de voitures calcinées, des paysages abandonnés ou partiellement détruits…
 

Dans cette série, je manie l’accident afin de restituer la teneur de ces paysages. Je suis fortement influencé par le cinéma d’Ingmar Bergman ou d’Andrei Tarkovsky. J’erre dans des paysages désolés avec un aspect visuel très direct. On parle pour ce type de séquence de « regard subjectif » avec des plans sur des éléments qui accrochent le regard dans des translations. Ce sentiment d’être en prise directe avec les accidents du paysage est incarné par un personnage masqué, « mutant », que j’incarne. Un concept survivaliste aux accents transhumanistes dans un monde où il ne reste plus d’hommes. Morphoex est composée de cinq séquences autonomes mais liées entre elles par cette atmosphère et ce personnage. Se dessine au travers de cette pentalogie, une forme de quête. Diffusé au festival de la Flèche d’or, sa réception n’a pas été évidente pour le public qui est gêné par ce personnage, le trouve malsain bien qu’il n’y ait ni violence ni pornographie.

 

         

 

N’est-ce pas dû au fait que ce personnage soit en errance dans un paysage de plus en plus normé, comme « hors de contrôle » ?

C’est en effet dû au fait que ces courts-métrages parlent d’une dissidence par rapport à la norme mais aussi parce qu’ils renvoient à la catastrophe. Le film a été visionné au Japon et il a été perçu comme une évocation directe à Fukushima et à la contamination qui a suivi, et qui est toujours présente. Je joue un personnage certes fictif mais complètement porté par le réel. Il n’y a pas du tout d’effets spéciaux et l’image est brute. De plus en plus de personnes, souvent complètement démunies, vivent aujourd’hui hors de nos sociétés consuméristes. Notre monde est devenu schizophrénique. Je donne à voir d’autres types d’images, qui ne sont pas lissées. Je veux que le regardeur passe des frontières, pénètre des mondes et s’immerge dans des univers où l’échelle n’est plus la même. 

Peux-tu nous parler plus précisément de ta prochaine exposition Cyborg Dream ?

Je présente à l’occasion du festival électro-techno au Havre, une exposition personnelle comprenant une dizaine de photographies en noir et blanc. La série Cyborg Dream est une sorte d’hommage à l’architecture de béton qui est pour moi comparable à un matériau. Les photographies initiales de barres d’immeubles ont été prises à Berlin, en Belgique et à Paris qui m’inspire toujours. J’essaye d’introduire dans ces clichés une sorte de regard cybernétique, un regard très différent du nôtre comme dans une sorte de vision d’anticipation. Une vision qui serait celle d’un cyborg qui aurait été déprogrammé.

 

Se noyer Paris 2014
Se noyer Paris 2014 © Isthmaël Baudry

 

Pyramide Cyborg Paris Par Isthmaël Baudry
Pyramide Cyborg Paris © Isthmaël Baudry

 

Cyborg architecture Cyborg Berlin par Isthmaël Baudry
Cyborg architecture Cyborg Berlin © Isthmaël Baudry

 

Architecture du vivant Paris par Isthmaël Baudry
Architecture du vivant Paris © Isthmaël Baudry

 

Siberia Architecture Ostende par Isthmaël Baudry
Siberia Architecture Ostende © Isthmaël Baudry

 

 

Pour en savoir plus sur l’artiste :
 

 

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