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Revue d'art contemporain

[ENTRETIEN] Luca Resta

[ENTRETIEN] Luca Resta

Rencontre avec Luca Resta, à la sortie de sa résidence dans les ateliers Astérides, à Marseille.
Entretien réalisé par Laëtitia Toulout le mercredi 6 juillet à la Friche la Belle de Mai :

Couverts en plastique, cartes postales, ronds de machines à laver, cartons… L’atelier de Luca Resta est une véritable réserve d’objets accumulés. Loin des richesses et dorures de la caverne d’Ali Baba, Luca Resta se concentre sur des objets du quotidien, qu’il considère lui-même comme pauvres et anodins, « non collectionnables ». La collection est elle-même soignée : les objets sont triés, classés, rangés. Ils perdent leur fonction utilitaire première pour devenir des objets à vocation muséale, témoins et symboles de nos sociétés contemporaines.

 

Avais-tu un projet précis quand tu as postulé à la résidence Astérides ? 

Non, je n’avais pas un projet spécifique. Je me suis dit que j’allais découvrir la ville et voir ce qu’elle avait à me donner. Il y a toujours quelque chose de caché et aussi des aspects qui se dévoilent jour après jour. Quand on arrive dans un endroit méconnu, il faut être disponible et ouvert aux possibilités. C’est ainsi que j’avais envie de vivre cette résidence.

Tu as donc exploré sur place. Tu ne connaissais pas Marseille avant de venir ?

En effet, j’ai eu l’occasion de passer une journée à Marseille en retournant de Corse. Même si cela a été très rapide, cette brève visite m’a laissé l’envie de la découvrir. C’est ainsi que j’ai postulé pour la résidence d’Astérides.

Qu’est-ce que tu as découvert à Marseille ?

J’ai découvert la ville, je l’ai vraiment vécue, mais mon travail principal effectué dans la résidence n’est pas né de la ville elle-même, comme je le pensais initialement. En fait, pendant les premières semaines je suis allé à la rencontre de la ville. Puis, suite à une invitation pour une exposition en Italie, j’ai commencé à réfléchir autour d’une œuvre qui a pris tout mon temps ; cela a été un travail énorme…

De quel travail s’agissait-il ?

Il s’agit d’une œuvre très particulière, intitulée Etude pour une liste ; je l’ai réalisée selon un exercice de catalogage de tous les mots présents dans le roman d’Italo Calvino, Le château des destins croisés.

 

Luca RESTA, Liste #3 (réorganisation des mots du livre Le Château des destins croisés, Italo Calvino, 1976), vue de l’exposition Hasards Heureux à la Galerie de la Salle des Machines (Friche la Belle de Mai), juin 2016
Luca RESTA, Liste #3 (réorganisation des mots du livre Le Château des destins croisés, Italo Calvino, 1976), vue de l’exposition Hasards Heureux à la Galerie de la Salle des Machines (Friche la Belle de Mai), juin 2016

 

C’est le même travail que tu as présenté à la fois en Italie et dans l’exposition Actuellement en résidence #2 –  Hasards Heureux (avec Luca Resta, Julie Michel, Pierre Boggio, Victoire Barbot, ndlr) organisée par Astérides ?

Oui, c’était l’installation avec la liste des mots réordonnés, imprimés sur des pages A5 accrochées au mur ; en revanche, dans cette exposition il n’y avait qu’une première version expérimentale.
En Italie, en effet, toutes les pages sont devenues un livre, et l’installation s’est achevée en une double installation sonore (deux ordinateurs, décalés d’une demi-heure, lisaient ce nouveau livre). C’est pour les portes ouvertes d’Astérides que j’ai pu reproposer l’installation complète.
Dans l’exposition Hasards heureux, il y avait aussi d’autres éléments installés, issus de mes recherches actuelles, que, en revanche, je conçois plutôt comme des idées expérimentées que comme de véritables œuvres. Cela fait désormais trois ans que je poursuis ce travail lié à la collection comme œuvre d’art, et dans ces recherches une pratique expérimentale me permet d’ouvrir des chemins différents.

 

Luca RESTA, Liste #2 (collection de bruits (2004 - /)), vue de l’exposition Hasards Heureux à la Galerie de la Salle des Machines (Friche la Belle de Mai), juin 2016
Luca RESTA, Liste #2 (collection de bruits (2004 – /), vue de l’exposition Hasards Heureux à la Galerie de la Salle des Machines (Friche la Belle de Mai), juin 2016

 

Quand on visite ton atelier, on voit de nombreuses collections : couverts, cartes postales, filtres de machines à laver… Est-ce que tu exposes toutes les collections ? Comment as-tu choisi celles que tu as exposé pour Hasard Heureux, par exemple ?

Pour Hasard Heureux le choix a été « hasardeux » ; comme dans l’exposition il y avait déjà des œuvres volumineuses, j’ai décidé de me confronter avec des propositions de petites tailles.
Pour ce qui est des autres collections, je ne savais pas encore si je voulais les exposer et de quelle manière. Les couverts jetables, par exemple, sont restés sur le sol de mon atelier pendant toute la durée de la résidence, en augmentant jour après jour (spécifiquement 579 items). C’est ainsi que, toujours en suivant une volonté d’expérimentation, pour les portes ouvertes, j’ai voulu jouer avec ces objets. Je les ai mis en dialogue mutuel, au travers aussi d’une installation spatiale particulière. J’ai plutôt joué avec la géométrie des formes et leur potentiel visuel. Pour les autres collections (cartes postales, filtres de machines à laver, vidéos de travaux répétitifs) s’est passée presque la même chose : une initiale prise de conscience de leur valeur esthétique et conceptuelle.
Enfin, j’ai réalisé pour la première fois une liste de tous les objets de la collection de couverts jetables (plus une liste de tous les objets marseillais). Je crois que cela est l’aspect le plus intéressant de toutes ces expérimentations ; j’ai envie d’approfondir ce côté littéral : voir une collection sous une forme écrite et non pas visuelle.

 

Vue d’atelier, Luca Resta, 04 avril 2016 © Astérides
Vue d’atelier, Luca Resta, 04 avril 2016 © Astérides

 

Ces collections ont-elles une fin ? Quand et comment décides-tu que tu peux les mettre en exposition ?

Je ne vois pas l’exposition comme la fin d’une collection, mais un moment de présentation.
Je crois qu’une collection peut être exposée à chaque moment (de sa croissance), même si pour moi le nombre d’éléments qui composent une collection est très important. Le numéro d’objets reflète, en quelque sorte, le temps de vie de la collection et sa portée. Plus le numéro est élevé plus la collection acquiert de la valeur.
Cela, en revanche, n’est pas un critère qui conditionne totalement mes activités de recherche ; les circonstances me conduisent à décider d’exposer ou non une collection et comment travailler avec elle.

Pendant ta résidence tu as participé à plusieurs projets : Do Disturb au Palais de Tokyo à Paris, une exposition au Salon du Salon à Marseille…

Pour Do Disturb j’ai réalisé une pièce que j’avais déjà présentée en 2014 lors d’une exposition personnelle à la Galerie de l’Université de Paris 8. À cette occasion, pendant douze jours, j’ai essayé de recouvrir complètement de scotch l’espace de cette galerie. J’en ai recouvert presque les ¾ en utilisant 12 km environ de ruban papier. D’un point de vue conceptuel, il s’agit d’une pièce hybride qui met en relation une idée avec un espace architectural. Techniquement, je réalise cette pièce en même temps de son exposition. Au Palais de Tokyo, j’ai investi un lieu de transition, l’escalier, et cela m’a permis de voir cette pièce sous un regard divers, me confrontant avec une manifestation différente telle que Do Disturb. Je vais d’ailleurs présenter une troisième fois ce projet, pendant le colloque REPETITION/S : Performance and Philosophy à Ljubljana, qui aura lieu en septembre prochain. Je vais intervenir dans l’atrium du City Museum of Ljubljana, je suis ainsi assez curieux de comparer cette troisième réalisation avec les deux autres.

Pour ce qui est de l’exposition au Salon du Salon, d’abord il faut dire que j’ai rencontré le commissaire de cet espace, Philippe Munda, lors de Do Disturb. Dès le début, j’ai trouvé son projet curatorial très intéressant et stimulant ; il s’est agi d’intervenir à l’intérieur des salles de son appartement : un espace constamment au milieu entre sa nature domestique et d’exposition.
Je préfère, dans certains cas, travailler avec ce genre d’espaces, « non institutionnels », cela a été comme se rendre chez un ami, et laisser une trace de mon passage. J’ai vraiment apprécié son invitation. C’est pourquoi on a décidé d’exposer une pièce « intime » : sept tableaux faisant partie de l’œuvre Élevage de cadres (2013), une collection de cadres remplis de monochromes gris de poudre à canon.

La résidence t’a donc aidé à te faire ton réseau et à te donner une visibilité. Maintenant qu’elle prend fin, quels sont tes projets à venir ?

En août, je vais participer à l’exposition Brave New World (Agia Paraskevi, Lesvos – GR) où je vais exposer l’œuvre Etude pour une liste. Ensuite, je serai à Ljubljana pour le projet dont je t’ai parlé. J’ai aussi d’autres projets qui aboutiront l’année prochaine.

 

Vue d’atelier, Luca Resta, 04 avril 2016 © Astérides
Vue d’atelier, Luca Resta, 04 avril 2016 © Astérides

 

Visuel de présentation : Vue d’atelier, Luca Resta, 04 avril 2016 © Astérides

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