[PORTRAIT] Giulia Andreani

[PORTRAIT] Giulia Andreani

« Je n’envisage pas la peinture comme un outil de sublimation. Il ne s’agit pas non plus d’esthétiser l’Histoire ou d’en faire un éloge, mais de faire une peinture qui passe par l’expérience critique, la mienne et celle du spectateur. C’est la raison pour laquelle un long travail de recherche documentaire précède ma peinture. » Giulia Andreani

L’image d’archive est à la source des peintures de Giulia Andreani. Un travail de recherche par lequel l’artiste exhume des photographies qui serviront de support à la construction de ses œuvres. Images de propagande nazie, de l’histoire de l’Italie mussolinienne ou de la Guerre Froide, Giulia Andreani interroge la photographie, sa portée, les récits qu’elle véhicule parfois de manière implicite.

En écho à Gerhard Richter qui disait utiliser « La photographie comme Rembrandt le dessin ou Vermeer la camera obscura, pour en faire un tableau1 », les oeuvres de Giulia Andreani, s’éloignent de la simple restitution historique pour devenir aussi le récit d’autres histoires.

Giulia Andreani incarne, avec une toute nouvelle génération de peintres, l’héritage artistique de la Nouvelle École, celle née à Leipzig dans les années 2000, mais aussi d’artistes historiques comme Gerhard Richter ou Georg Baselitz, et qui a marqué le retour d’une certaine peinture figurative. Un retour que l’artiste, formée à l’Académie des Beaux-Arts de Venise, a étudié durant son parcours universitaire en France.

« La couleur que j’utilise est aussi en référence aux collages de Hanna Höch, qui ont souvent la vraie couleur de l’aquarelle que j’emploie, celle du gris de Payne. Une couleur proche de celle de la vieille encre des anciennes photos de presse, que l’on retrouve aussi dans les collages de Raoul Haussmann ou de John Heartfield. » Giulia Andreani

Présentée dans le cadre de son exposition personnelle Tout geste est renversement2, l’œuvre Le cours de dessin met en scène la figure de la femme artiste, à travers l’artiste berlinoise dadaïste Hannah Höch. Les dadaïstes inspirent le travail de Giulia Andreani notamment par la technique du collage et l’utilisation de la photographie de presse.

Giulia Andreani travaille avec une palette chromatique très restreinte, presque exclusivement composée de gris de Payne, une couleur dont la teinte est proche du rendu de l’aquarelle. Une couleur qui donne à ses œuvres le sentiment d’être face à un document historique, et qui crée un rapprochement entre la peinture et la photographie ancienne, entre l’Histoire et les histoires qu’elles suggèrent.

Une expérience que l’artiste suscite en modifiant certains éléments de l’image source, en insistant sur certaines zones, accentuant le contraste du bleuté du gris de Payne jusqu’au noir. Les choix opérés par l’artiste changent la lecture de l’image initiale. De la peinture d’histoire, elle nous fait basculer vers une peinture qui se tourne vers les études de genre.

En faisant de la figure de Hanna Höch le personnage central du Cours de dessin, Giulia Andreani met en avant une forme d’engagement politique ainsi que la revendication d’une certaine liberté formelle dans le passage d’un médium à un autre. Inspiré d’une photographie que l’artiste a trouvée dans l’ancien atelier de son grand-père, Le Cours de dessin, est révélateur de cette assimilation de l’Histoire dans la propre histoire de l’artiste.

Giulia Andreani a découvert avec beaucoup d’étonnement « qu’à l’époque fasciste les femmes n’avaient pas le droit d’être inscrites à des cours de dessin dans les Écoles des Beaux-Arts et encore moins à des cours de nu. Cette photo témoigne donc d’une forme de transgression, réelle ou mise en scène. »  Si le document source, daté des années 30, retrace une certaine période de l’Italie fasciste, l’oeuvre sur toile contient une « certaine part auto-référentielle » par la condition même de l’artiste qui est une femme peintre. Par son intérêt pour le gris de Payne, son choix du monochrome et toutes ces « petites subversions » qui caractérisent sa pratique, Giulia Andreani compose des oeuvres qui recèlent une profonde part autobiographique. Chacune marque en effet un engagement, une affection, un état de la femme, de l’artiste.

« Je suis dans le temps de la peinture, celui de la perspective historique et de la problématique de la peinture d’histoire. Je ne cherche pas une forme de restitution historique, mon approche n’est pas celle du chercheur scientifique ou de l’historien. Mon travail ne reste pas dans l’archive, ni dans les commentaires. Dans mes aquarelles, les documents prennent souvent une saveur presque surréaliste. C’est une façon de m’approprier cette histoire. » Giulia Andreani

Corps exhibé, personnages arme au poing et au port altier, point d’image lisse ou anodine dans les oeuvres de Giulia Andreani qui marquent au contraire toutes un fort engagement pictural.

(1) in Gerhard Richter, Textes, Les presses du réel,1995.
(2) * tout geste est renversement *, exposition personnelle du 21 mars au 25 avril 2015, Galerie Maïa Muller, Paris.

 

Texte initialement paru dans la Revue Point contemporain #1 © 2016 Point contemporain

 

Giulia Andreani
Née en 1985 à Venise.
Vit et travaille à Paris.
Formée à l’Académie des Beaux-Arts de Venise (2008).

www.giuliaandreani.blogspot.fr

 

Giulia Andreani Abschied II, 2015, acrylique sur toile, 81 x 60 cm
Abschied II, 2015, acrylique sur toile, 81 x 60 cm

 

Giulia Andreani Damnatio Memoriae III, 2015, acrylique sur toile, 150 x 200 cm
Damnatio Memoriae III, 2015, acrylique sur toile, 150 x 200 cm

 

 

Giulia Andreani Damnatio Memoriae II, 2015, acrylique sur toile, 150 x 200 cm
Damnatio Memoriae II, 2015, acrylique sur toile, 150 x 200 cm

 

Giulia Andreani Eduardo Cosimo Cammilleri (enterrement de vie de garçon), 2013, acrylique sur toile, 200 x 145 cm
Eduardo Cosimo Cammilleri (enterrement de vie de garçon), 2013, acrylique sur toile, 200 x 145 cm

 

Visuel de présentation : Giulia Andreani, Femme d’intérieur, 2016, acrylique sur toile, 200 x 350 cm. Courtesy artiste

 

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