WHITE BLOOD BLUE NIGHT, CAC LA TRAVERSE ALFORTVILLE

WHITE BLOOD BLUE NIGHT, CAC LA TRAVERSE ALFORTVILLE

« Un white cube n’est pas un show-room d’œuvres. » Julie Crenn

Bien au contraire, il est pour Julie Crenn un espace de liberté à investir, une sorte de forum romain où les orateurs débattent, haranguent le public. Les oeuvres n’y sont pas muettes, elles y expriment leur contenu, s’affranchissant des codes, ceux notamment de l’exposition, pour profiter de l’auditoire, du répondant des autres oeuvres. Il y a du mordant, de la sincérité et une lutte continuelle pour prendre la parole, renverser l’ordre établi et les forces qui condamnent au mutisme, à l’oubli ou au renoncement.

Que reste-t-il comme espace non contrôlé, hors des champs des caméras, des patrouilles, de la pression des normes ? Il ne fait nul doute que l’un des derniers est l’espace d’exposition, quand il échappe aux contraintes marchandes, à la domestication des formes, à l’uniformisation des productions.

« On n’y parle pas que d’art, c’est un espace où la pensée se libère et les pièces sont là aussi pour porter des idées. » Julie Crenn

L’espace d’exposition est une manière de provoquer un rassemblement, de multiplier les voix, de leur donner plus de force et de portée sur les sujets qui tiennent à cœur à Julie Crenn.  Des artistes qui mènent « une forme de résistance sur les sujets de l’écologie, du féminisme et donc de lutte contre le patriarcat, contre toutes sortes de pouvoir. »

Julie Crenn prépare l’exposition WHITE BLOOD BLUE NIGHT depuis plus de trois ans, travaillant à partir de deux textes, Rêver l’obscur, femme, magie, politique de Starhawk et Caliban et la Sorcière de Sylvia Federici qui l’ont amenée à penser au concept “sorcière” comme étant une figure de résistance face à tous ces pouvoirs dominants que sont l’Église, l’État, l’économie, la médecine,… par son recours à d’autres forces, sacrées, magiques, ésotériques, mystiques, que l’on pourrait qualifier de spirituelles et qui nous montrent « qu’il est possible de penser autrement la vie. » Les pratiques des sorcières sont symbolisées par la figure du cercle qui est le moyen d’invoquer ces forces. Autour du cercle « les sorcières se regroupent pour danser chanter, invoquer la déesse Nature, pour conjurer ou jeter des sorts, résister, pour crier. » La commissaire a conçu l’exposition, dont le nom est tiré d’une chanson des CocoRosie, deux soeurs qui jouent aux fées ou aux sorcières dans leurs clips musicaux, comme un cercle symbolique qui réunit des artistes menant chacun leur combat avec des médiums différents : vidéo, performance, dessin, peinture et sculpture.

« Tout l’enjeu de mon travail en tant que critique et commissaire est de lutter contre les pouvoirs dominants. Je me considère comme une commissaire activiste et forcément les questions politiques de domination, d’oppression, de liberté me concernent de premier plan. Je veux faire des expositions qui parlent de ces questions là. » Julie Crenn

Aborder l’histoire des sorcières, revient à parler de la persécution de ces milliers de femmes qui ont été dans notre histoire européenne brûlées, violées, torturées. Des violences qui se poursuivent encore aujourd’hui d’autres manières. C’est aussi « parler de soins, de spiritualité, de magie, de contre-pouvoir » ainsi que du refus de la norme. Les dessins de Myriam Mechita montrant des corps fragmentés, sans tête, expriment ce hors norme qui risque le bûcher comme le personnage de Vidya Gastaldon (Let it God, Santa table, 2013) prêt à être incendié. Les artistes rassemblé.e.s s’inscrivent de manière plus ou moins revendiquée dans  l’héritage des sorcières ou dans la période historique qui a vu leur apogée comme Floryan Varennes (Ex-Aequo, 2016) qui puise son inspiration dans l’imagerie médiévale tout en l’actualisant. Raymonde Arcier a tricoté une armure (Ar(t)mure pour art(r)iste, 1981) pour affronter le monde impitoyable et incompréhensible de l’art contemporain. Une œuvre bardée de clous à la fois protecteurs et menaçants qui est présentée dans toute sa puissance.

Avec l’exposition WHITE BLOOD BLUE NIGHT, Julie Crenn marque sa volonté de laisser une liberté à l’oeuvre, de ne pas l’affaiblir, de la laisser communiquer, grandir avec le public. Les œuvres exposées ici ne sont pas, à la différence de celles proposées en galerie, immédiatement consommables. Elles sont pour beaucoup encore in progress, évoluent avec les visiteurs qui ont la possibilité de consolider leur force, de les nourrir. Il peut leur apporter des offrandes, comme pour l’oeuvre de SKALL (Envie de vie, 1994) qui se voit recouvrir de bracelets, colliers et breloques, ou leur ajouter des éléments (gorilles défenseurs de Mère Nature dans l’installation Mes Rois de Lydie Jean-Dit-Pannel). Dans cet esprit de liberté, la plupart des dessins ne sont pas encadrés et la branche de Mélanie Lecointe (…car c’est ici que la Vieille Déesse Magicienne lave les os des morts et fait tomber la neige, 2018) portant une fiole contenant un élixir à base de rhum, de neige et du sang menstruel de l’artiste, ainsi qu’un texte de Starhawk est simplement posée contre le mur, là où le pendule a mené l’artiste. Plusieurs œuvres font également référence à l’écrivaine Starhawk car la commissaire voulait que sa parole soit présente dans l’exposition. La vidéo de Camille Ducellier (Starhawk, 2017) nous fait partager la rencontre de l’artiste avec la militante en Californie.

Cette figure de la lutte féministe est aussi présente à travers l’oeuvre de Pascal Lièvre qui a imaginé un tissu-bannière orné de l’emblème historique de Starhawk et réalise depuis 2015 Rêver l’obscur une oeuvre vidéo in progress où l’artiste écrit les noms des femmes activistes que l’Histoire, vouée à une amnésie toujours contrôlée, a évincé des livres. Une vidéo qui ne cesse de se nourrir des recherches de l’artiste et qui maintenant atteint près de 5h de durée. Une oeuvre qui, en traçant un cercle immense de femmes à travers le temps à travers la géographie et les cultures, a une valeur historique et pédagogique. Le dessin d’Agathe Pitié, (Le grand Sabbat, 2017), réalisé pour l’exposition, participe aussi à cette documentation car il rassemble les figures de toutes les sorcières du cinéma, de la bande dessinée, des livres, réunissant de très nombreuses références et s’inscrivant tout autant dans l’iconographie médiévale, celle des vitraux, des livres d’heures mais aussi d’ouvrages ésotériques, des contes, et des films d’animations de Walt Disney. Un rapport toujours très présent à la culture, celle des années rock-and-roll avec Jean-Luc Verna ou en rapport avec l’histoire avec Giulia Andreani. La déambulation du visiteur dans l’exposition est guidée tout au long de son parcours par les trèfles de Lydie Jean-Dit-Pannel (Nos dernières chances, 2018) auxquels répondent les images de Buhlebezwe Siwani, artiste Sud Africaine marchant à travers un village au son d’incantations de voix masculines (Imfazwe Yenkaba, 2015).

Texte Valérie Toubas et Daniel Guionnet © 2018 Point contemporain

 

Artistes : Martine Aballéa, Giulia Andreani, Raymonde Arcier, Béatrice Cussol, Camille Ducellier, Vidya Gastaldon, Mélanie Lecointe, Pascal Lièvre, Lydie Jean-Dit-Pannel, Myriam Mechita, Myriam Mihindou, Elena Moaty, Agathe Pitié, Stefan Rinck, Buhlebezwe Siwani, Skall, Sarah Trouche, Floryan Varennes, Adrien Vermont, Jean-Luc Verna.

 

Vidya Gastaldon, Let it God, Santa table, 2013. Courtesy artiste et Art : Concept, Paris. Vue de l'exposition White Blood Blue Night CAC La Traverse. Photo Daniel Guionnet.
Vidya Gastaldon, Let it God, Santa table, 2013. Courtesy artiste et Art : Concept, Paris. Vue de l’exposition White Blood Blue Night CAC La Traverse. Photo Daniel Guionnet.

 

Floryan Varennes, Ex-Aequo, 2016. Courtesy artiste. Vue de l'exposition White Blood Blue Night CAC La Traverse. Photo Daniel Guionnet.
Floryan Varennes, Ex-Aequo, 2016. Courtesy artiste. Vue de l’exposition White Blood Blue Night CAC La Traverse. Photo Daniel Guionnet.

 

 

Raymonde Arcier, Ar(t)mure pour art(r)iste, 1981. Courtesy artiste. Vue de l'exposition White Blood Blue Night CAC La Traverse. Photo Daniel Guionnet.
Raymonde Arcier, Ar(t)mure pour art(r)iste, 1981. Courtesy artiste. Vue de l’exposition White Blood Blue Night CAC La Traverse. Photo Daniel Guionnet.

 

Lydie Jean-dit-Pannel, Mes Rois, 2018. Courtesy artiste. Vue de l'exposition White Blood Blue Night CAC La Traverse. Photo Daniel Guionnet.
Lydie Jean-dit-Pannel, Mes Rois, 2018. Courtesy artiste. Vue de l’exposition White Blood Blue Night CAC La Traverse. Photo Daniel Guionnet.

 

SKALL, Envie de vie, (Soliflore), 1994. Détail. Courtesy artiste, galerie Caroline Smulders, Bruxelles et Galerie Patricia Dorfmann Paris. Vue de l'exposition White Blood Blue Night CAC La Traverse. Photo Daniel Guionnet.
SKALL, Envie de vie, (Soliflore), 1994. Détail. Courtesy artiste, galerie Caroline Smulders, Bruxelles et Galerie Patricia Dorfmann Paris. Vue de l’exposition White Blood Blue Night CAC La Traverse. Photo Daniel Guionnet.

 

Elena Moaty, Sans titre, 2017. Courtesy artiste. Vue de l'exposition White Blood Blue Night CAC La Traverse. Photo Daniel Guionnet.
Elena Moaty, Sans titre, 2017. Courtesy artiste. Vue de l’exposition White Blood Blue Night CAC La Traverse. Photo Daniel Guionnet.

 

Mélanie Lecointe, ...car c'est ici que la Vieille Déesse Magicienne lave les os des morts et fait tomber la neige, 2018. Courtesy artiste. Vue de l'exposition White Blood Blue Night CAC La Traverse. Photo Daniel Guionnet.
Mélanie Lecointe, …car c’est ici que la Vieille Déesse Magicienne lave les os des morts et fait tomber la neige, 2018. Courtesy artiste. Vue de l’exposition White Blood Blue Night CAC La Traverse. Photo Daniel Guionnet.

 

Pascal Lièvre, Rêver l'obscur, 2015-2018. Courtesy artiste. Vue de l'exposition White Blood Blue Night CAC La Traverse. Photo Daniel Guionnet.
Pascal Lièvre, Rêver l’obscur, 2015-2018. Courtesy artiste. Vue de l’exposition White Blood Blue Night CAC La Traverse. Photo Daniel Guionnet.

 

Agathe Pitié, Le grand Sabbat, 2017. Courtesy artiste et Galerie Michel Soskine Madrid. Vue de l'exposition White Blood Blue Night CAC La Traverse. Photo Daniel Guionnet.
Agathe Pitié, Le grand Sabbat, (détail) 2017. Courtesy artiste et Galerie Michel Soskine Madrid. Vue de l’exposition White Blood Blue Night CAC La Traverse. Photo Daniel Guionnet.

 

Giulia Andreani, Histoire d'une Babayaga, 2015. Courtesy artiste.
Giulia Andreani, Histoire d’une Babayaga, 2015. Courtesy artiste.

 

WHITE BLOOD BLUE NIGHT, CAC LA TRAVERSE ALFORTVILLE
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