[EN DIRECT] Nelly Monnier et Hélène Paris, La condition Géographique, le Lieu minuscule, Reims

[EN DIRECT] Nelly Monnier et Hélène Paris, La condition Géographique, le Lieu minuscule, Reims

Quel a été le point départ de ce projet commun ? Comment vous êtes-vous rencontrées ?

Nelly : D’abord, on s’est très certainement connues grâce à l’algorithme de Facebook qui a dû déceler nos amis et intérêts communs. Et il n’avait pas tort ! quelques mois ont passé avant que je ne propose à Hélène d’entamer une correspondance dessinée, par mail et par voie postale. J’aimais beaucoup les débuts de narration qu’elle était capable d’enclencher, les extractions de réel qu’elle agençait parfois jusqu’à l’absurde. Et puis quand on rencontre une personne enthousiaste, ça donne forcément envie de travailler, c’est un premier gage de complicité. On a vu dans cet échange la possibilité de retrouver toutes les deux un dessin qui se rapprocherait de la notation, de la piste de travail. Assez vite, des éléments de nos vies respectives s’y sont mêlées – lectures, voyages, anecdotes. Cet été, nous étions à un ou deux dessins par jour, fait en une quinzaine de minutes et aussitôt envoyé. Ce jeu nous a permis d’alléger nos habitudes de travail, qui sont parfois encombrantes, et de trouver un plaisir quotidien à s’éloigner de son petit terrain en répliquant aux propositions de l’autre avec aplomb, malice ou fatigue (c’est arrivé). C’est devenu la Correspondance Immédiate de deux personnes qui ont préféré rester à l’atelier plutôt que de partir en voyage.

Hélène : Quand Nelly m’a fait cette proposition, j’ai tout de suite accepté. L’idée même de recevoir chaque jour un dessin dans ma boite mail, était en soi un pur délice. Et dessiner pour quelqu’un est une jolie motivation. Passée la surprise du dessin reçu, venait inexorablement la question de la réponse que j’allais pouvoir apporter. Parfois je relançais en faisant écho à une forme, je pouvais aussi exploiter une association d’idée, il y avait quelque chose de l’anadiplose ou de la chanson en laisse (3 petits chats…). Quoi qu’il en soit, cela m’a permis de m’autoriser un dessin plus spontané, libéré des enjeux du projet, d’être moins dans la maitrise et de travailler essentiellement la ligne claire.
J’avais été sollicité par le Lieu Minuscule pour exposer quelques travaux en octobre, et un matin de septembre, je me suis dit que, plutôt que de présenter avec facilité un projet déjà produit, il était plus intéressant d’inviter Nelly à élaborer une proposition commune pour cette exposition, avec l’objectif grisant d’imaginer une portée concrète à notre correspondance. Elle a tout suite accepté, nous allions enfin nous rencontrer !

 

Vue d'exposition La condition Géographique, le Lieu minuscule, Reims
Vue d’exposition La condition Géographique, le Lieu minuscule, Reims

 

Pouvez-vous nous décrire en quelques mots vos parcours respectifs ?

Hélène : J’ai fait mes études à l’École Supérieure d’Art et de Design de Reims, où j’ai obtenu un diplôme en design ; à partir de là je me suis rapidement tournée vers une voie artistique, d’abord à travers l’installation, le dessin est venu plus récemment.

Nelly : Un peu plus au sud, j’ai grandi dans le département de l’Ain et étudié aux Beaux-Arts de Lyon, essentiellement en atelier peinture mais aussi en écriture et photographie. Je suis sortie de l’école en 2012 et partage désormais mon temps entre l’Essonne, où j’ai mon atelier, et le Secteur Lambda.

Quel est l’aspect, dans les travaux l’une de l’autre, qui vous a donné l’envie de lancer ce « chantier commun » ?

Hélène : Je travaille à l’encre noire, en aplats, en hachures, la couleur n’est pas quelque chose d’évident pour moi, mais je sens qu’elle m’attire et que cela fera probablement l’objet de futures expérimentations. Pour ces raisons le travail de Nelly m’inspire beaucoup, j’aime son travail de la matière, sa palette de couleurs sourdes, ses insertions minimalistes. J’aime voir un carré ou une forme géométrique émerger d’un paysage maîtrisé. J’apprécie sa manière de confronter une approche de la peinture plutôt « classique » à des éléments géométriques épurés à l’extrême, certains presque signalétiques. Elle réussit à trouver le juste équilibre entre le paysage et la simplification des formes, ce qui crée une dynamique très intéressante.

Nelly : Comme dit plus haut, le chantier a commencé de manière très simple, avec cette proposition de correspondance. Il y a, dans le travail de l’une et l’autre, quelque chose de l’ordre du contraste entre les formes construites et celles du paysage – une idée de collage. Juxtaposer, puis assembler nos deux techniques très éloignées en apparence nous a permis, il me semble, de trouver une nouvelle complémentarité. Le dessin technique d’Hélène, c’est parfois ce qui me manque… inversement, peut-être que je suis le décor dont elle a besoin.

 

Vue d'exposition La condition Géographique, le Lieu minuscule, Reims
Vue d’exposition La condition Géographique, le Lieu minuscule, Reims

 

Ce projet commun vous a-t-il permis de développer un propos particulier ?

Hélène : Je ne suis pas sûre qu’on ait développé d’idées nouvelles proprement dit. La question du territoire est centrale chez Nelly et ce sont des thématiques qui ont récemment fait leur apparition dans mon travail. C’est probablement cela qui nous a permis de se retrouver sur ce « lieu » commun.
En revanche, un rapport nouveau au processus de travail s’est enclenché, il y a quelque chose de très stimulant à travailler à deux. L’autre nous conforte et nous pousse dans des directions que nous ne nous serions peut-être pas autorisé. Nous avons rapidement senti que quelque chose pouvait véritablement se passer, d’abord à travers la confrontation de deux recherches personnelles, très différentes, et effectivement très complémentaires, puis s’est affirmée la possibilité d’une entreprise commune, où l’on s’est aperçu peu à peu qu’il était possible de développer une proposition intéressante à quatre mains. Cette collaboration a rapidement pris l’allure d’un laboratoire foisonnant.

Nelly : Il nous a aussi permis de confirmer une liste d’intérêts similaires, que l’on a orienté et adapté aux particularités plastiques de l’autre. En cela, c’est plutôt une collection. Nous avons toutes les deux pour habitude de travailler à partir de documents techniques et photographiques, collectés dans des ouvrages dédiés ou sur le net. Des motifs récurrents sont apparus, de manière plus intuitive qu’intentionnelle. Dans un va-et-vient entre le familier et le général, l’intérieur et l’extérieur, des éléments de mesure et de construction se sont mis à cerner une zone plus ronde, mouvante et colorée.

 

Vue d'exposition La condition Géographique, le Lieu minuscule, Reims
Vue d’exposition La condition Géographique, le Lieu minuscule, Reims

 

Le Lieu Minuscule est lui-même lié à l’architecture. Est-ce que cela apporte du sens à votre intention ?

Hélène : L’architecture permet à la représentation d’un paysage de devenir une représentation du territoire. Nous sommes à une époque de l’omni-paysage, en ce que le paysage, tel qu’il a été défini dans l’histoire de la peinture, n’a pas cessé d’être idéalisé dans ses représentations esthétiques et picturales, acquérant dès lors une dimension symbolique. Il n’a par la suite cessé d’être disséqué et mesuré, par un glissement de l’esthétique au scientifique (cartographique, topographique, climatique, géologique…). Il nous amuse de jouer de tous ces codes parfois très variés et de les mettre en résonance. Donc pour répondre à votre question, oui l’architecture fait partie des éléments inévitables qui constituent notre petite bibliothèque formelle.

Comment avez vous décidé d’articuler vos travaux ? Est-ce par l’association d’œuvres qui préexistaient ? Et dans ce cas comment avez vous effectué la sélection ? Ou s’agit-il de nouveaux travaux ? Et alors les avez-vous pensés comme un projet commun ?

Nelly : La quasi-totalité des dessins a été réalisée à partir du moment où l’exposition au Lieu Minuscule à été programmée. C’était l’occasion de développer tout ce que nous n’avions fait qu’aborder dans la correspondance, cette fois-ci par le dessin d’un côté (celui d’Hélène) et par la gouache de l’autre. Nous avons gardé le même processus de travail – l’échange d’idées et de formes, d’abord par internet, puis à Reims à quatre mains – avec une hauteur de support constante (30 cm).
Seule la série « Pschit », qui raconte les différentes étapes de réalisation d’un dessin d’Hélène dans le cadre de notre correspondance, est accrochée à côté d’une grande gouache que j’ai faite il y a un an. L’association s’est faite naturellement, autour de la perspective et du jardin particulier, avec piscine et arroseurs automatiques. Elle nous permettait d’évoquer ce qui, en amont, nous a fait nous réunir.

 

Vue d'exposition La condition Géographique, le Lieu minuscule, Reims
Vue d’exposition La condition Géographique, le Lieu minuscule, Reims

 

Certains de vos dessins semblent photographiés ou numérisés. Pouvez-vous nous en dire plus sur les médiums sur lesquels vous travaillez ?

Nelly : Les dessins d’Hélène sont réalisés à l’encre de chine, et mes peintures à la gouache ainsi qu’à l’aérographe. Comme l’exposition s’est d’abord créée par mails interposés, nous nous sommes envoyées un certain nombre d’images de nos travaux en cours afin d’en discuter, et de pouvoir suivre le même chemin. Les miens étaient scotchés sur fond blanc, tandis que ceux d’Hélène étaient photographiés sur les murs peints ou tapissés de son nouveau lieu de résidence. Grâce au montage numérique, on a commencé notre accrochage commun de manière fictive, dans un lieu où je n’ai jamais mis les pieds et dont chaque pièce a sa singularité – loin des murs vierges du lieu d’exposition qui allait nous accueillir. A l’avenir, nous aimerions imprimer ces images en grand format. Mais c’est encore une autre histoire.

Les vues de l’exposition révèlent un travail sur la surface et la structure, l’apparent et le caché. On ressent une certaine dualité, cela à tous les niveaux, dans les oeuvres. Qu’avez-vous voulu faire apparaître ?

Nelly : Tout à fait, on est sans cesse en train de remonter et démonter différents modules qui nous servent à contenir ou reconstituer un espace naturel. Souvent, Hélène construit et moi j’habille. Elle s’occupe du trait et moi de la surface. Cette dualité était déjà très présente dans le travail d’Hélène et dans le mien. L’avantage c’est qu’à deux, nous pouvons nous partager les tâches et conjuguer nos expérimentations. Et puis cela a révélé un goût pour l’échantillonnage, et l’accumulation. L’imitation de matières naturelles, qui fait référence aux objets domestiques autant qu’aux matériaux de construction, est un motif que l’on a souvent utilisé. Il évoque successivement la vue aérienne, la tapisserie, le formica, ou la restitution en trois dimensions d’une paysage de jeu vidéo. Il faut croire que nous avons grandi avec ça, et que le design y est aussi pour quelque chose, toujours est-il que ce genre d’apparition n’était pas prémédité. On a surtout voulu décliner ce point de rencontre entre un élément architectural (ou domestique) et un environnement. Cette recherche est finalement assez proche de l’option « magnétisme » des logiciels de montage ou de mise en page : on découpe une forme, on la fait glisser sur un fond jusqu’à ce qu’elle trouve un point d’accroche naturel, évident.

 

Vue d'exposition La condition Géographique, le Lieu minuscule, Reims
Vue d’exposition La condition Géographique, le Lieu minuscule, Reims

 

Comment avez-vous pensé la scénographie ?

Hélène : Plusieurs pistes étaient envisageables. Il a d’abord été question de savoir si nous allions ou non montrer la correspondance telle quelle. C’était notre point de départ, on en avait très envie, ne serait-ce que parce que ces dessins, à un état intermédiaire entre le croquis et une forme plus aboutie, ont l’authenticité du geste et de la spontanéité. Cette correspondance se composait de dessins sur de multiples feuilles volantes, de formats et de qualité très variés, certains étaient encore dans des carnets, d’autres étaient pliés ou tachés. Cela avait un véritable intérêt, mais d’autres dessins sont vite arrivés par la suite et la place commençait sérieusement à manquer pour tout montrer. Nous avons finalement tranché, privilégié les dessins plus récents et opté pour un accrochage presque linéaire : une alternance de nos dessin respectifs dont le placement de chacun était lié à une forte interaction de forme ou de propos. Voir nos dessins interagir à été une étape très importante dans la mesure où cet instant à travers ce dialogue, le projet a pris une densité et un intérêt que nous n’imaginions pas initialement.

Envisagez-vous une suite à ce projet ? Sera-t-il visible dans d’autres villes ?

Hélène : Cette première collaboration a été une expérience productive et cependant frustrante, car nous n’avions pu dégager qu’un temps de travail commun réduit. Mais cela fut assez fécond pour que nous ayons très envie de retravailler ensemble. Ce projet, amélioré et repensé, sera exposé à Paris au printemps à la galerie 3ème Parallèle.

 

Vue d'exposition La condition Géographique, le Lieu minuscule, Reims
Vue d’exposition La condition Géographique, le Lieu minuscule, Reims

 

Vue d'exposition La condition Géographique, le Lieu minuscule, Reims
Vue d’exposition La condition Géographique, le Lieu minuscule, Reims

 

Pour en savoir plus sur l’exposition :
[AGENDA] 20.10→20.11 – La condition Géographique – Nelly Monnier et Hélène Paris – le Lieu Minuscule – Reims

Pour en savoir plus sur les artistes :
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