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Revue d'art contemporain

[EN DIRECT] SOPHIE KITCHING, ROOM WITHOUT A VIEW, ARNAUD DESCHIN GALERIE PARIS

[EN DIRECT] SOPHIE KITCHING, ROOM WITHOUT A VIEW, ARNAUD DESCHIN GALERIE PARIS

Invitée par les commissaires Camille Frasca & Antoine Py à présenter sa première exposition personnelle, Room without a view, à Arnaud Deschin Galerie, Sophie Kitching propose aux visiteurs une invitation au voyage. Une exposition qui nous porte, comme les récits de voyages des XVIIIe et XIXe, Le journal sans date de Chateaubriand, le Voyage autour de ma chambre de Xavier de Maistre ou encore la vision romantique du Voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar David Friedrich, dans des espaces où le paysage devient métaphore d’émotions, voire même d’une mélancolie. Les oeuvres exposées deviennent l’expression d’états d’âme, d’une intériorité, par un jeu de filtres et de transparences que Sophie Kitching établit avec la lumière extérieure.

Pourquoi as-tu choisi une œuvre de la série Over Watkins pour ouvrir l’exposition ?

C’est pendant la phase d’installation à la galerie que j’ai réalisé l’importance de cette série comme point de départ de ces nouveaux travaux. Les Over Watkins, commencés à New York il y a deux ans, consistent en un effacement partiel des paysages de Yosemite photographiés par Carleton Watkins en 1855-56. Ils introduisent plusieurs notions qui nourrissent l’ensemble de mon travail présenté ici. La scénographie elle-même est inspirée du principe de recouvrement. La vue, où que l’on se trouve dans l’espace d’exposition, est occultée comme ces paysages de l’Ouest américain sur lesquels j’interviens en peinture. Cette pièce rappelle aussi ma rencontre initiale entre le galeriste Arnaud Deschin et les commissaires de l’exposition, Camille Frasca & Antoine Py, à qui je l’avais présentée à New York lors d’une visite d’atelier. J’ai cherché ici à jouer avec l’architecture assez atypique du lieu pour créer une forme de dialogue rendue possible par la modularité de mes pièces.

La deuxième référence qu’introduit cette œuvre est le XIXe siècle avec la poétique du voyage aux accents romantiques de cette période. Des liens avec ces notions se retrouvent dans le triptyque Rosa, Rosam, Rosae et dans les Octogardens qui font référence aux « Sailor’s Valentine », ces coffrets-souvenirs que réalisaient les marins partis en mer pendant de long mois. De manière plus implicite, l’installation Home grown garden 3 propose, par son assemblage de matériaux très divers, un voyage immobile composé au sol suivant le plan d’un jardin fictif.

L’oeuvre Over Watkins introduit différents plans de lecture, n’est-ce pas aussi le cas de tes oeuvres sur polycarbonate Room whithout a view 1  et 2 ?

Les peintures sur polycarbonate sont des pièces que j’ai toujours conçues de façon très modulaires même si elles sont avant tout des peintures. Je conserve de leurs divers usages dans le bâtiment comme parois ou toits de serres ou de vérandas, la possibilité de les présenter verticalement, horizontalement ou en plan incliné. Je peux tout aussi bien fermer qu’ouvrir les espaces en modulant la lumière.

La dimension expérimentale est toujours importante dans la réalisation de ces peintures. Toutes sont pourvues de deux panneaux de polycarbonates superposés et d’un miroir sans tain, qui leur permet, au fil de la journée, de réagir en fonction de la luminosité. J’essaye de jouer avec les différents plans pour leur donner de la profondeur tout en gardant l’idée de paysage en les réalisant au sol tel des plans d’eau, à l’échelle de mon corps. Les propriétés réflectives de cet arrière plan deviennent une base de travail évolutive sur laquelle j’interviens avec différentes techniques, de la gouache, de l’encre de Chine, du pastel à l’huile. J’utilise également du mastic transparent ou blanc qui donne, par sa texture épaisse, du relief ainsi que de la bombe de peinture pour flouter certaines zones, avec une envie presque de graffiti ou de salissure du matériau. Dans Room without a view 1 et 2 une feuille de papier vient obstruer la vue, rappelant peut-être mon travail sur les stores, avec ici cette volonté de multiplier les couches en jouant des pleins et des vides.

 

Sophie KItching, Room without a view 2, 2017. Gouache, encre, acrylique, huile, mastic sur polycarbonate, miroir sans teint, cadre aluminium, 180 x 170 x 2 cm et Water Meadow, 2017. (au sol) Gouache, encre sur polycarbonate, miroir sans teint, bois, roulettes, 100 x 98,5 x 7 cm.
Room without a view 2, 2017. Gouache, encre, acrylique, huile, mastic sur polycarbonate, miroir sans teint, cadre aluminium, 180 x 170 x 2 cm et Water Meadow, 2017. (au sol) Gouache, encre sur polycarbonate, miroir sans teint, bois, roulettes, 100 x 98,5 x 7 cm.

 

Par l’insertion d’une feuille de papier, n’es-tu pas dans l’assemblage ou ce que tu nommes un « collage » ?

Absolument, mais le processus pictural même s’apparente à une forme de « peinture par collage » car je travaille plan par plan, par ajout et effacement progressif. La nouvelle série des Dust paintings consiste, quant à elle, littéralement en un « collage » car j’utilise de l’adhésif comme support. Ces petits formats, composées des restes des matériaux utilisés dans les boîtes octogonales sont très liés au processus de travail et à l’idée de récupération comme pour le « jardin » au sol. Par ce prélèvement de poussière, la notion de temps qui passe se retrouve très présente dans l’exposition. De même, les éléments qui composent Home grown garden 3 portent les traces du temps et sont évolutives.

N’est-on pas alors plutôt devant un travail de sculpture en raison du volume que d’une peinture ?

Par cette succession de plans, on est dans un entre-deux, entre peinture et sculpture. Il s’agit toutefois de peintures avec ce parti pris d’en faire des pièces architecturales et de les penser ainsi afin de toujours garder un lien ténu avec le matériau et son usage. Les éléments qui composent Home grown garden 3 sont aussi pour la plupart liés au bâtiment. J’y ai associé un moulage en plâtre d’une tôle ondulée, ainsi que des inserts colorés de peintures et photos en lien avec la campagne et où naturellement le ciel se reflétait sur chaque surface. Ces insertions m’ont permis de récréer cet environnement. Ces insertions m’ont ainsi permis de récréer dans la galerie cet environnement. Home grown garden 3 joue avec les échelles, sa configuration épouse l’architecture de la galerie et reprend la géométrie des Octogardens. Je souhaite que le regard puissent progressivement s’abstraire des matériaux tels le verre ou l’ardoise, afin de créer une vue plongeante et que l’on voit dans cette figure plane se dessiner des espaces aux évocations multiples (plans d’eau, banc de sables, parcelles de terrain…) Il s’agit pour moi de composer un système suivant le mode opératoire du plan de masse. C’est un jardin dénaturé, transportable, comme une vue d’atelier.

 

Sophie KItching, Home grown garden 3, 2017. Techniques mixtes, dimensions variables.
Home grown garden 3, 2017. Techniques mixtes, dimensions variables.

 

Cherches-tu en positionnant au sol sur roulettes l’œuvre Water Meadow à renforcer cette idée de volume ?

J’avais déjà expérimenté cette configuration à New York dans le cadre de l’exposition collective ‘Proof of Concept’ présenté à 67, un project space dans le Lower East Side. Ce positionnement rappelle en outre le processus de création car toutes ces pièces sont réalisées au sol même si certaines sont disposées par la suite de manière verticale. L’envie de produire des espaces plutôt que des images est au cœur de ma pratique. Le choix du positionnement au sol est un premier moyen justement de sortir de l’image. En galerie, la dimension picturale de Water Meadow devient prégnante, elle prend en revanche une tout autre dimension lorsqu’elle est disposée en intérieur, comme celle qui est dans mon appartement-atelier à New York, où les roulettes évoquent plutôt un élément de mobilier. J’appréhende ces peintures en référence à des jardins mobiles, comme des flaques d’eau, des « révélateurs de reflets ».

Ne retrouve-t-on pas cette représentation du jardin dans les Octogardens ?

Absolument, les « Sailor’s Valentine » sont à l’origine des coffrets de voyage octogonaux que les marins au XIXe siècle remplissaient de coquillages collectés tout au long de leurs voyages pour leur « Valentine ». Ils créaient des compositions florales aux motifs parfois très raffinées. J’avais eu l’occasion d’en voir de très belles à Nantucket dans le Massachusetts. Sur le même principe j’ai confectionné ces boîtes comme des maquettes de jardins composés d’éléments divers que j’ai gardé au fil du temps. L’une renvoie à un tapis de mousse, une autre évoque le bosquet, celle avec la cible est pensée comme le plan d’une fontaine. Une en particulier évoque la boîte à bijoux, tandis qu’une l’autre renvoie à des structures architecturales. La forme de la boite rappelle aussi la tour octogonale dans la maison de Chateaubriand dont le récit de sa « Nuit Américaine » est à la source de nombre de mes projets. Les correspondances sont nombreuses autour de cette série. Elle induit de multiples connexions et à travers elles, des voyages dans un paysage intérieur, immobile. Le jardin avec ses nombreuses essences venues d’un peu partout dans le monde est une invitation à un voyage sensoriel.

 

Sophie Kitching, Octogarden, 2017. Techniques mixtes, dimensions variables.
Octogardens, 2017. Techniques mixtes, dimensions variables.

 

La série Rosa, Rosam, Rosae porte aussi l’idée du jardin romantique ?

Ce triptyque est réalisé à partir d’illustrations de roses anciennes qui appartenaient à ma mère. Je les ai pensées de manière analogue aux Over Watkins et suis venue redessiner sur le verre les éléments floraux aux pastels à l’huile. C’est une façon pour moi de réinventer ses fleurs. Ce travail est comparable à un herbier et se rapproche ainsi de mes « Sailor’s Valentine » qui contiennent aussi du végétal. Je recompose l’idée de nature dans un monde où tout autour de nous a été modifié par l’homme, voire réinventé, en employant des éléments artificiels, à la fois dans les Octogardens et avec ces impressions de fleurs sur papier.

 

Sophie Kitching, Rosa, Rosam, Rosae, 2017. Huile sur verre, impression. Série de trois, 40,5 x 29 cm chacun.
Rosa, Rosam, Rosae, 2017. Huile sur verre, impression. Série de trois, 40,5 x 29 cl chacun.

 

 

Visuel de présentation : Home grown garden 3 (détail), 2017. Techniques mixtes, dimensions variables.

 

Sophie Kitching
Née en 1990, Île de Wight, Royaume Uni.
Vit et travaille à Paris et New York.
Diplômée de l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs, Paris.

www.sophiekitching.com

 

Infos pratiques
Exposition ROOM WITHOUT A VIEW
Du 06 avril au 06 mai 2017
Arnaud Deschin Galerie
18 rue des Cascades
75020 Paris
www.arnauddeschingalerie.com

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