Jenny Marketou

Jenny Marketou

Jenny Marketou Red Eyes Sky Walkers City Hall Square Athens

ENTRETIEN / Jenny Marketou

par Maria Xypolopoulou

Jenny Marketou, née à Athènes et installée à New York, est une artiste interdisciplinaire, chercheuse, éducatrice et auteure. Après avoir étudié la photographie, elle obtient une maîtrise en Beaux-Arts du Pratt Institute de Brooklyn à New York. Elle a aussi enseigné au Cooper Union School of Art de New York, au California Institute of the Arts (Cal Arts) de Valence en Californie et, actuellement, elle enseigne à la New School of Social Research de New York. Elle a contribué à plusieurs publications et livres tels que Organizing from below / How Assemblies Matter? de Naked Punch, The School of Everything (éditions Futura, Athènes) et Perform Interdependency (2017) en collaboration avec la Kunsthochschule Kassel and the Arts and Media de l’Université des Arts de Zurich et l’Ecole des Beaux-Arts d’Athènes (ASFA).

Jenny Marketou a voyagé dans le monde entier et son travail a été présenté lors d’expositions individuelles ou collectives internationales, des institutions culturelles publiques et privées telles que le Centre d’art contemporain de Santa Fe (Nouveau-Mexique), la Fondation Palazzo Strozzi de Florence, le Centre Pompidou à Paris, Eyebeam à New York, le Center of Art et le ZKM Center for Media Arts de Karlsruhe (Allemagne), au New Museum de New York, et des biennales telles que Documenta 14, la Biennale de Venise, la Biennale de Séville et la Biennale de São Paulo (Brésil).

Son corpus se compose d’installations, de projets d’art dans des espaces publics ou sur Internet, de performances et de photographie conceptuelle. Jenny Marketou explore la relation culturelle et sociale entre la pratique artistique, le design engagé et les nouvelles technologies. Accueillie récemment chez Radiator Gallery (New York), elle présente un projet d’installation destiné à être construit in situ et au fil du temps avec la participation du public. Elle est également engagée à la réalisation d’un nouveau projet intitulé Serious Games bientôt exposé à la mosquée historique Yiali Tzami située dans la ville de Chania en Crète. Ce dernier projet est le fruit d’une enquête artistique et critique sur le patrimoine et ce que peut être un monument.

Maria Xypolopoulou : De la Grèce à New York, de New York à Paris, à Berlin, à Athènes et en Espagne. Comment votre parcours artistique a-t-il commencé?

Jenny Marketou : Je vis entre New York et l’Europe depuis 1984. Lorsque j’ai terminé mon premier cycle d’études et ma maîtrise à Pratt, j’ai décidé de déménager à Νew Υοrk pour y poursuivre mes recherches. Cette expérience a changé ma vision d’un point de vue méthodique, conceptuel et critique, c’est-à-dire la manière dont je pensais et travaillais en tant qu’artiste. A New York, j’ai découvert à une pratique artistique ouverte et interculturelle, inspirée par la littérature non occidentale, l’approche anticoloniale, les histoires orales, les systèmes pédagogiques et plusieurs écoles de pensée qui brisaient les oppositions binaires et s’engageaient dans des réseaux de connaissances sans se confiner dans un certain vocabulaire. Je cherche à donner un caractère international à mon travail en engageant des dialogues tout autant avec le public local et les institutions d’art. Bien sûr, Covid-19 a tout mis en pause, ce qui m’a donné le temps de réfléchir à ce qui pouvait être notre quotidien personnel et professionnel, qui seront de toute évidence très différents de ce que nous avons connu pour les espèces humaines et non humaines. Il s’agit d’un autre type de matérialisme, de valeurs culturelles et d’ethos.

Malgré votre carrière internationale, vous continuez à être artistiquement active à Athènes, où vous revenez souvent. Qu’est-ce qui vous y motive ?

Les différences de conception des arts entre New York et Athènes sont nombreuses, dans les infrastructures, le financement public, le marché de l’art, la criticité contre la production artistique et le capitalisme, l’esthétique et la politisation au sein de la communauté artistique. Pour moi, travailler en Grèce n’est pas une question géographique mais la possibilité de prêter attention et de rejoindre la vibration de la vie quotidienne et de réaliser des projets au-delà des constructions politiques spécifiques, des idées et des réalités.

Commençons par votre récente exposition Interdependency Now (2020) à la galerie Radiator à New York.

Le projet Ever grow through my City (2020) propose une plateforme multidisciplinaire afin de développer une discussion sur les implications de l’interdépendance et de l’autonomie à travers les systèmes de pouvoir. Il se formalise par la construction d’une structure qui reprend la galerie et se transforme en continu au cours d’une série d’ateliers et grâce à la participation d’un groupe de jeunes enfants de 12 à 15 ans. L’exploration participative lors des ateliers avec les jeunes participants se fait au travers d’entretiens et des formes de jeu kinesthésiques. Ainsi, Ever-grow est composé d’unités qui sont combinées sous forme de modules multiples, fluides et non hiérarchiques qui dépassent le format de l’installation traditionnelle et créent à la place un appareil qui agit comme un écosystème. Des systèmes et des processus, telle que la tenségrité, qui engagent les jeunes participants à repenser la manière dont l’interdépendance structure nos vies et à développer de nouveaux horizons communautaires de connaissances ainsi que des stratégies radicales d’action et de création artistique.

En note : En raison du Covid-19 la galerie a été fermée dix jours après l’ouverture de l’exposition et la date de réouverture reste encore inconnue.

La période post-lockdown impose de nouvelles conditions aux espaces d’exposition-musée. A l’occasion du caractère interactif de votre nouveau projet.
Comment pensez-vous que l’artiste est-il appelé à faire face à ce nouveau défi? 

Alors que nous traversons la crise de Covid-19, il est essentiel d’utiliser le moment présent comme un moment charnier pour approfondir et élargir nos enchevêtrements biologiques, politiques et affectifs. Nous devons réfléchir à nos relations les uns avec les autres de manière nouvelle et radicale, en dépassant le mythe néolibéral de l’individualité et de l’autosuffisance. Quant à l’art, depuis un certain temps, nous l’expérimentons à travers le prisme des images des médias sociaux et du débat en ligne. Nous avons tous fait un zoom arrière et je trouve la plupart des visites de musées virtuels disponibles en ligne très décourageantes. Il est clair, cependant, que les outils technologiques qui facilitent la connexion sociale et le détournement peuvent également amener les gens à se sentir plus déconnectés et aliénés. Je pense vraiment que pour agir au niveau culturel et faire du bon travail d’artiste, d’éducatrice ou de citoyenne, j’ai besoin d’être très présente avec tout mon être, très alerte, très consciente, très prête. Une grande partie de nos énergies créatives sera confrontée à l’extérieur : vers la protestation, vers la solidarité aux travailleurs de première ligne, vers le deuil public, vers les soins et la guérison. Nous aurons besoin d’un outil de justice sociale pour nous garder unis et nous aider à traverser cette période difficile où nous pratiquons la distanciation sociale.

Une caractéristique clé de votre pratique artistique est la réalisation d’installations multimédias basées sur la recherche et l’observation (How Assemblies matter? 2016, Rehearsing and Improbable Assembly, 2017). Comment pensez-vous que l’art est lié à la recherche?

Je travaille en tant qu’artiste indépendante avec de nouvelles perspectives de recherche interdisciplinaire. Plus précisément, je me concentre sur l’étude des processus disruptifs. Je propose des projets qui cherchent à reconfigurer le rôle du créateur et celui du public en mettant l’accent sur la justice sociale et environnementale et en abordant les écologies du présent. Je suis particulièrement intéressée par la création de nouveaux outils et « appareils » sociaux. Ainsi, je propose une nouvelle matérialité qui se formalise par la participation, la transformation et laisse des traces à travers une série de convocations publiques, d’engagement avec les communautés et des événements qui fonctionnent comme des « actants » un terme que Bruno Latour interprète comme source pour une action qui peut être humaine ou non humaine.

Un bon exemple constitue l’œuvre How Assemblies Matter? (2016). Il s’agit d’une « agora » (assemblée) temporaire conçue en tant qu’espace événementiel et que j’anime accompagnée par une constellation d’invités internationaux, y compris des artistes et des penseurs. On se réunit dans le but d’élargir l’opportunité d’un échange ouvert, en proposant un modèle de gouvernance démocratique où se forment des relations sociales et des sensibilités éthiques. On propose alors un espace dans lequel, comme Rancière le suggère dans son Disagreement (1999), émerge un public dont la cohérence peut être interrompue par des forces humaines potentiellement perturbatrices. Cette agora s’inscrit dans un esprit qui permet le développement d’une gamme complète d’expériences humaines telles que voir, sentir, goûter, toucher et en même temps tolère aussi toute approche féministe.

Le noyau central de la plupart de vos œuvres consiste en l’étude de la relation culturelle et sociale entre l’art et la technologie. Des exemples typiques sont les projets Red Eyed Sky Walkers (2016) et Silver Series (2011).

Profitant de l’espace numérique et des possibilités créatives d’Internet, j’ai créé dans les années 2000 des œuvres d’art en ligne, comme par exemple mon célèbre travail Smell Bytes(2001), et en utilisant des technologies de surveillance, et d’autres œuvres telles que Red Eyed Sky Walkers (2010) et Silver Series (2011). Dans ces projets, je travaille sur l’espace virtuel du net et en même temps je crée un univers visuel dans l’espace physique. Il a toujours été important pour moi de créer dans chaque œuvre les conditions idéales qui permettent à la fois le passage de mon public du numérique vers l’espace physique. Le but de mes investigations est d’étendre sa perception de manière critique sur la surveillance et le contrôle de notre subjectivité désincarnée interconnectée sur des plateformes virtuelles de communication et de communautés en ligne ainsi que de rendre visible la relation entre l’imagination, l’art et la science et l’économie. La matérialité de l’œuvre est reproduite sous forme de données qui sont obtenues de chaque participant créant ainsi une communauté virtuelle de subjectivités isolées interfacées à travers l’ordinateur et les caméras. Les subjectivités disloquées de ceux qui sont suspendus dans les salons de discussion sont exposées au processus voyeuriste de l’appareil de Chris.053 (Smell Bytes) et dans les caméras à ballons flottants (Red Eyed Sky Walkers et Silver Series). 

De nos jours à cause du Covid-19 et à la nécessité de la distanciation sociale, nous ne pouvons plus éviter la réflexion et le travail sur l’espace numérique. Cependant, nous devons nous rappeler que rassembler et penser en direct est un privilège qui n’est pas possible pour tout le monde. Il faut contempler ce genre de privilège « Le pharmakon(médicament) numérique qui, par la vitesse à laquelle il fonctionne, permet au calcul de détruire l’improbable, c’est-à-dire le désir, l’affection, l’attachement, l’identification, la singularité, l’individuation et le sentiment d’exister physiquement et donc collectivement, qui sont les conditions de toute néguentropie (…) C’est le porteur d’une nouvelle époque d’individuation psychique et collective»1.

1- Bernard Stiegler, The Age of Disruption: Technology and Madness in Computational Capitalism, Polity: Cambridge, 2019, p. 42.

JENNY MARKETOU – BIOGRAPHIE
Née en 1954 à Athènes, Grèce
http://www.jennymarketou.net

Jenny Marketou Undoing Monuments ,Drawing on Paper
Jenny Marketou Undoing Monuments ,Drawing on Paper
Jenny Marketou The Assembly with No Particular Order-Installtion View-The Meeting Room
Jenny Marketou The Assembly with No Particular Order-Installation View-The Meeting Room
Jenny Marketou RedEyesdSkyWalkers-City Hall Square-Indoor Streaming Live Proejctiosn form Surveilance Cameras
Jenny Marketou RedEyesdSkyWalkers-City Hall Square-Indoor Streaming Live Projections form Surveillance Cameras
Ausstellung Belle Haleine – Der Duft der Kunst 11. Februar - 17. Mai 2015 im Museum Tinguely. Foto: Bettina Matthiessen
Ausstellung Belle Haleine – Der Duft der Kunst 11. Februar – 17. Mai 2015 im Museum Tinguely. Foto: Bettina Matthiessen
Jenny Marketou Silver Series,installation Kumu Museum Tallin Estonia
Jenny Marketou Silver Series,installation Kumu Museum Tallin Estonia
Jenny Marketou Rehesrasing for An Improbable Assembly-Night of Ideas and Esthetics
Jenny Marketou Rehesrasing for An Improbable Assembly-Night of Ideas and Esthetics
Jenny Marketou Rehearsing for an Improbable Assembly-Night of Ideas & Esthetics
Jenny Marketou Rehearsing for an Improbable Assembly-Night of Ideas & Esthetics
Jenny Marketou Evergrowing through my city
Jenny Marketou Evergrowing through my city
Jenny Marketou Evergrowing Detail-Radiator Gallery
Jenny Marketou Evergrowing Detail-Radiator Gallery
Jenny Marketou Evergrowing _Installation_Radiator Gallery,NY
Jenny Marketou Evergrowing _Installation_Radiator Gallery,NY
Jenny Marketou ARTIUM Museum_The Assembly with No Particular Order
Jenny Marketou ARTIUM Museum_The Assembly with No Particular Order