[EN DIRECT] Penser à ne pas voir à la Forme au Havre

[EN DIRECT] Penser à ne pas voir à la Forme au Havre

Lorsqu’on visite l’exposition « Penser à ne pas voir », à La Forme au Havre, on prend conscience que l’injonction déclarée par les commissaires de l’exposition, Marie Cantos et Maryline Robalo (PA | Plateforme de création contemporaine), nous prescrit de ne pas voir pour mieux voir ce qui nous est proposé. Les œuvres des artistes Estèla Alliaud, Blanca Casas Brullet et Pascal Navarro ont en commun de ne pas se laisser voir immédiatement. Il faut donc prendre le temps afin d’habituer son œil, afin d’aiguiser son regard. Prendre le temps et mettre de côté ce que l’on a vu, ce que l’on croit avoir vu, ce que l’on sait, ce que l’on croit savoir. Prendre le temps pour se plonger dans le travail de ces trois artistes. Prendre le temps pour apprécier ce que les artistes n’avaient pas vu venir au sens de l’événement derridien. Prendre le temps enfin pour laisser venir « l’image ».

Il est en effet question d’images ou plus précisément de Dé-Faire les images, thème d’Art Sequana 2017 dans lequel est programmé cette exposition. Cette exposition démontre qu’en défaisant les images on pourra enfin les voir. Belle réponse à la société dans laquelle on vit qui est précisément envahie par les images que l’on zappe, voire archive, sans même les avoir « regardées »(1).

 

Vue de l’exposition Penser à ne pas voir, La Forme, Le Havre, 13 janvier-18 février 2017 (commissariat : Marie Cantos & Maryline Robalo pour PA | Plateforme de création contemporaine) © Photo : Estèla Alliaud
Vue de l’exposition Penser à ne pas voir, La Forme, Le Havre, 13 janvier-18 février 2017 (commissariat : Marie Cantos & Maryline Robalo pour PA | Plateforme de création contemporaine) © Photo : Estèla Alliaud 
De gauche à droite : Blanca Casa Brullet, ESPACEPAGE, 2009. Photographie, tirage jet d’encre sur papier, 170 x 110 cm et Grands brouillons, 2009. 2 origamis en papier, peinture acrylique, 70 x 40 x 30 cm et 80 x 50 x 40 cm environ. Courtesy galerie Françoise Paviot, Paris.
Pascal Navarro, David Bowie est mort et Le lit de Daphné est couvert de cendres. Série « Eden Lake », 2016. 2 dessin, feutre encre pigmentaire sur papier Arches, 56 x 76 cm chacun. Courtesy PA | Plateforme de création contemporaine

 

Le titre « Penser à ne pas voir » est tiré d’une conférence du philosophe français Jacques Derrida. Les commissaires d’exposition en citent certains passages et en particulier celui où il évoque des « aveuglement[s] intrinsèquement propre[s] au voir même de la vue »(2) et la fameuse tache aveugle « autour de laquelle s’organise, [pour Marie Cantos et Maryline Robalo,] peut-être, tout notre être au monde : quelque chose d’une part manquante que dit, en creux, nombre des projets critiques ou curatoriaux que mène PA | Plateforme de création contemporaine. »(3)

Les commissaires d’exposition tissent, ici, des liens entre les œuvres si sensibles que certains pourraient être imperceptibles. Elles dé-voilent ainsi des gestes révélateurs d’images, hantés, bien souvent, par l’évocation du procédé photographique. Si on le souhaite vraiment, l’imperceptible nous est révélé tout au long de notre déambulation.

On est tout d’abord accueilli par une œuvre de Pascal Navarro. Des livres sont rangés sur une étagère. Alors qu’il s’agit des mêmes, leurs tranches varient du rose foncé au rose clair. Ce dégradé a été obtenu grâce à l’artiste qui les a déposés au soleil pendant des durées variées. Leur titre coïncidant à tel point à l’œuvre, Pascal Navarro a choisi de le reprendre pour nommer cette dernière : La Recherche de la vérité par la lumière révélée.

 

Pascal Navarro, Palmyre. Série des « Dessins néguentropiques », 2015-2016. 9 dessins, feutre Paper Mate et encre Epson sur Photorag Ultrasmooth 305g, 40 x 65 cm chacun (non encadré) Courtesy PA | Plateforme de création contemporaine Vue de l’exposition Penser à ne pas voir, La Forme, Le Havre, 13 janvier-18 février 2017 (commissariat : Marie Cantos & Maryline Robalo pour PA | Plateforme de création contemporaine) © Photo : Marie Cantos
Pascal Navarro, Palmyre. Série des « Dessins néguentropiques », 2015-2016.
9 dessins, feutre Paper Mate et encre Epson sur Photorag Ultrasmooth 305g, 40 x 65 cm chacun (non encadré).
Courtesy PA | Plateforme de création contemporaine
Vue de l’exposition Penser à ne pas voir, La Forme, Le Havre, 13 janvier-18 février 2017 (commissariat : Marie Cantos & Maryline Robalo pour PA | Plateforme de création contemporaine) © Photo : Marie Cantos

 

De la lumière il en est aussi question avec les Dessins Néguentropiques et L’Orée de Pascal Navarro où l’image apparait grâce à sa disparition et vice versa. Exposée à la lumière l’encre des dessins va s’altérer. L’artiste ayant dessiné avec des encres de qualité différentes le mouchetis bleu va laisser place à une image tirée d’une photographie des années 20 de Palmyre. La lumière et le temps viennent ainsi révéler des traces sensibles du site historique détruit par des djihadistes en 2015. L’impression de cécité puis de recouvrer la vue se fait encore plus ressentir avec L’Orée. Le visiteur doit tout d’abord avancer à tâtons dans l’obscurité. Sa vue et tous ses sens sont de nouveau troublés par la projection, petit à petit, d’une photo sur un écran phosphorescent. Celle-là alterne entre apparition et disparition pour mieux nous être révélée.

« La Chambre 7 » d’Estèla Alliaud donne aussi à voir une absence si présente mais cette fois-ci il s’agit de l’espace d’une chambre d’hôtel, celle de l’hôtel Burrhus à Vaison-la-Romaine. L’artiste a cousu les draps de la chambre numéro sept en prenant le patron de la pièce à l’échelle 1. Ces draps cousus sont ici présentés pliés offrant à voir une mise à plat d’un espace à se remémorer ou à imaginer. Le fait d’avoir présenté cette œuvre dans une salle plus basse de plafond et non loin des « Brouillons » de Blanca Casas Brullet fonctionne parfaitement. L’intimité créée affirme la nécessité de prendre le temps.

 

Blanca Casas Brullet, Brouillons de brouillons, 2009-2014[Détail] 14 origamis en divers papier et techniques mixtes, dimensions variables Courtesy galerie Françoise Paviot, Paris Vue de l’exposition Penser à ne pas voir, La Forme, Le Havre, 13 janvier-18 février 2017 (commissariat : Marie Cantos & Maryline Robalo pour PA | Plateforme de création contemporaine) © Photo : Marie Cantos
Blanca Casas Brullet, Brouillons de brouillons, 2009-2014[Détail]
14 origamis en divers papier et techniques mixtes, dimensions variables. Courtesy galerie Françoise Paviot, Paris.
Vue de l’exposition Penser à ne pas voir, La Forme, Le Havre, 13 janvier-18 février 2017 (commissariat : Marie Cantos & Maryline Robalo pour PA | Plateforme de création contemporaine) © Photo : Marie Cantos
 Les « Brouillons » de Blanca Casas Brullet donnent tout d’abord l’impression d’être des feuilles de papier qui auraient été froissées pour être jetées. Mais il n’en est rien car il suffit de les regarder pour déceler l’ampleur du travail minutieux que ça a demandé à l’artiste pour les réaliser. Le négligé se conjugue ici avec le consciencieux, le délicat. Préciosité renforcée, chez certains, par une couche d’argent qui les recouvre, donnant l’impression qu’il s’agit de papier photographique. Les gestes répétés de l’artiste qu’elle met en place puis qu’elle décline interrogent le processus de création depuis « la page blanche » jusqu’aux différents modes d’apparition des images. La vidéo « Blanc dérangé » vient approfondir cette réflexion. Une main apparaît de temps en temps pour tourner la page, le son donne à voir les gestes tout en accompagnant l’apparition de l’image qui a lieu parfois avec une certaine violence.

L’idée des gestes révélateurs d’images est aussi très présente avec les dessins Eden Lake de Pascal Navarro. Dessins constitués de lignes tracées à main levée. Ces dessins donnent l’impression d’être une étendue aquatique.
Les traces du passage de l’artiste sont également révélées dans Les heures lentes d’Estèla Alliaud. L’artiste a déposé à la spatule du Kaolin, de la porcelaine ou de l’enduit sur des planches de contreplaqué. L’observation permet de détecter, de ressentir les gestes d’étirement de la matière. Les textures se révèlent selon les variations de lumière.

 

Vue de l’exposition Penser à ne pas voir, La Forme, Le Havre, 13 janvier-18 février 2017 (commissariat : Marie Cantos & Maryline Robalo pour PA | Plateforme de création contemporaine) © Photo : Marie Cantos Premier plan, au sol : Estèla Alliaud La chambre 7, 2014 Assemblage de draps de l’hôtel Burrhus, 10,62 x 10,47 m déplié Courtesy PA | Plateforme de création contemporaine Second plan, au mur : Blanca Casa Brullet ESPACEPAGE, 2009 Photographie, tirage jet d’encre sur papier, 170 x 110 cm Courtesy galerie Françoise Paviot, Paris
Vue de l’exposition Penser à ne pas voir, La Forme, Le Havre, 13 janvier-18 février 2017 (commissariat : Marie Cantos & Maryline Robalo pour PA | Plateforme de création contemporaine) © Photo : Marie Cantos
Premier plan, au sol : Estèla Alliaud, La chambre 7, 2014. Assemblage de draps de l’hôtel Burrhus, 10,62 x 10,47 m déplié. Courtesy PA | Plateforme de création contemporaine
Second plan, au mur : Blanca Casa Brullet, ESPACEPAGE, 2009. Photographie, tirage jet d’encre sur papier, 170 x 110 cm. Courtesy galerie Françoise Paviot, Paris

 

L’idée du recouvrement révélant une image est présente aussi avec Traverser la chute d’Estèla Alliaud. La photo d’un funambule traversant les chutes du Niagara est finalement quasi imperceptible, seuls le fil sur lequel il marche et la barre lui permettant de garder l’équilibre se laissent entrapercevoir sous la surface de kaolin.

Le regard ici est crucial non seulement pour le funambule mais aussi pour l’observateur. C’est ce regard qui va déterminer de la bonne traversée. De la traversée de la chute (mais de quelle chute ?) tout comme de la traversée de la matière, des œuvres, de l’exposition.
Faire un pas de côté peut être délicat ou pas. La photographie Sans titre (écart) d’Estèla Alliaud nous offre à voir « ce qui s’est joué », l’artiste a choisi d’arrêter le temps, le mouvement à un moment donné et de capter un état en devenir (affaissement d’une plaque de terre crue sur du contreplaqué).

L’écart, comme dans toutes les œuvres présentées dans l’exposition « Penser à ne pas voir », est nécessaire pour voir. Ecart du côté de l’artiste mais aussi écart à faire par le regardeur.
Les commissaires de l’exposition ont su faire dialoguer les œuvres tout en octroyant à chacune des espaces qui leur sont propres. Le déroulé de l’exposition s’effectue strate par strate résonnant ainsi avec le travail des artistes composé également de couches à découvrir petit à petit.

Texte Leïla Simon pour Point contemporain © 2017

 

(1) Les journées d’études dans le cadre d’Art Sequana 2017 au Havre l’ont bien démontrées en particulier l’intervention « Non montrer » de Camille Paulhan.

(2) Jacques Derrida, « Penser à ne pas voir » dans Penser à ne pas voir. Ecrits sur les arts du visible 1979-2004, textes réunis et édités par Ginette Michaud, Joana Masó et Javier Bassas, Paris, Editions de la Différence, 2013, p.64.

(3) Marie Cantos et Maryline Robalo, texte de l’exposition « Penser à ne pas voir », La Forme, Le Havre.

 

Estèla Alliaud Les heures lentes, 2017 Kaolin liquide, enduit, encre de Chine, porcelaine sur contreplaqué (9 éléments), 25 x19 cm chacun Courtesy PA | Plateforme de création contemporaine Vue de l’exposition Penser à ne pas voir, La Forme, Le Havre, 13 janvier-18 février 2017 (commissariat : Marie Cantos & Maryline Robalo pour PA | Plateforme de création contemporaine) © Photo : Marie Cantos
Estèla Alliaud, Les heures lentes, 2017. Kaolin liquide, enduit, encre de Chine, porcelaine sur contreplaqué (9 éléments), 25 x19 cm chacun. Courtesy PA | Plateforme de création contemporaine. Vue de l’exposition Penser à ne pas voir, La Forme, Le Havre, 13 janvier-18 février 2017 (commissariat : Marie Cantos & Maryline Robalo pour PA | Plateforme de création contemporaine) © Photo : Marie Cantos

 

Pour en savoir plus sur le lieu :

Pour en savoir plus sur l’exposition :
[AGENDA] 13.01→18.02 – Penser à ne pas voir – La Forme lieu d’art contemporain et d’architecture, Le Havre

Pour en savoir plus sur les artistes :

 

Visuel de présentation : Vue de l’exposition Penser à ne pas voir, La Forme, Le Havre, 13 janvier-18 février 2017 (commissariat : Marie Cantos & Maryline Robalo pour PA | Plateforme de création contemporaine) © Photo : Estèla Alliaud

De gauche à droite :

Blanca Casas Brullet, Blanc dérangé, 2008. Vidéo, PAL, couleur, sonore (stéréo), durée : 5 min 18 s et Table (accidentellement) sensible, 2017. Contreplaqué sur tréteaux en bois, émulsion photosensible, 100 x 160 x 85 cm avec sur la table Brouillons, 2009-2013. 6 origamis en argent oxydé et argent non poli sur papier, dimensions variables. Courtesy galerie Françoise Paviot, Paris.

Pascal Navarro. 
De gauche à droite et de bas en haut :
Palmyre. Groupe de touristes devant le temple de Bel, d’après photographie de1929 ; Face sud du sanctuaire de Bel avec structures de renfort, d’après photographie des années 1920 ; Palmyre. Tétrapyle, point d’intersection des rues à colonnades, d’après une carte postale de 1930

Vue de Palmyre, d’après photographie anonyme des années 1920 ; Face sud du sanctuaire de Bel avec structures de renfort, d’après photographie des années 1920 ; Palmyre. Arc de triomphe et château turc, d’après photographie des années 1920 ; Vue de Palmyre, d’après photographie des années 1920 ; Palmyre. Temple de bel, d’après photographie des années 1920 ; Groupe de voyageurs devant l’arc de triomphe de Palmyre, d’après photographie des années 1920 

Série des « Dessins néguentropiques », 2015-2016. 9 dessins, feutre Paper Mate et encre Epson sur Photorag Ultrasmooth 305g, 40 x 65 cm chacun (non encadré). Courtesy PA | Plateforme de création contemporaine

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