[ENTRETIEN] Julie Michel

[ENTRETIEN] Julie Michel

Réalisé le jeudi 23 juin 2016 à la Friche la Belle de Mai par Laëtitia Toulout.

Quand on entre dans l’atelier de Julie Michel, en résidence chez Astérides de janvier à juin 2016, on pourrait presque croire que l’on pénètre l’espace d’un ornithologue ou d’un zoologiste. Des livres, disques et fiches sur les oiseaux, des articles de journaux, des schémas, et des dessins mystérieux entourent une grande table équipée de matériel audio, d’écoute et de mixage. Parfois, des chants d’oiseaux s’échappent du grand atelier qui revendique mêler de fait les pratiques et les domaines.

Ta pratique artistique part de rencontres avec des gens et des émotions, des perceptions que tu retranscris avec des matériaux variés (dessin, vidéo, installation, audio…)

Je pense que la multiplicité des médias va de soi pour moi. Je suis amenée à explorer la diversité des éléments, et tout ça passe par du son, de la vidéo, du dessin ou encore un travail typographique sur presse. Depuis le début, ma pratique ne s’est jamais cantonnée à un médium en particulier. C’est sans doute lié au fait que la question du langage traverse une bonne partie de mon travail et que le langage se décline lui même sous différentes formes, orales, textuelles, gestuelles, etc. Cette multiplicité de formes appelle selon moi à une multiplicité de traitement.

Le medium sonore prend cependant de plus en plus d’importance dans ma pratique. C’est notamment lié au projet de recherche BreathSound que je mène autour du Silbo (langage sifflé sur l’île volcanique de la Goméra aux Canaries) qui a débuté pendant mon année de post diplôme à Bourges (post-diplôme « Art et création sonore », à l’ENSA Bourges, NDLR) et dont j’ai pu déployer un aspect durant ma résidence. C’est dû aussi à ma découverte du domaine du « field recording », des recherches liées à l’art sonore et plus particulièrement aux paysages sonores et à la rencontre de l’oeuvre de Knud Viktor.

On me demande fréquemment à quel endroit je me situe étant donné que mes travaux partent d’éléments/pratiques/oeuvres déjà existant-e-s. Jerôme Dupeyrat (critique d’art en résidence chez Astérides dans le cadre de Zone d’Expérimentation, NDLR) suggère, dans un texte décrivant ma pratique, la figure du « passeur ». Cette figure me parle et me convient d’autant plus qu’une bonne partie de mon travail se base sur une pratique « documentaire ».

Si je prends le travail que je mène autour de Knud Viktor, il s’agit essentiellement d’un travail de diffusion, réalisé en collaboration avec Olivier Crabbé dans le cadre du collectif NightOwl(1). Mais ce travail demande un agencement qui active une part de création dans la mise en lien de préoccupations – la création d’un point de vue ou d’une perspective –  et donc de personnes ressources, de compétences qui permettent de penser des problèmes contemporains que le champ artistique doit, me semble t-il prendre aussi en charge.

 

 

 

 

Julie Michel, (birds)flock, vue de l’exposition Hasards Heureux à la Galerie de la Salle des Machines (Friche la Belle de Mai), juin 2016
Julie Michel, (birds)flock  vue de l’exposition Hasards Heureux à la Galerie de la Salle des Machines (Friche la Belle de Mai), juin 2016

 

(birdsf)lock, l’installation de dessins que j’ai présentée pour l’exposition Hasards heureux, propose de faire passer/traduire le travail de l’ornithologue Jean-Claude Roché, avec qui j’ai mené un long entretien au tout début de ma résidence.
Il s’agissait pour moi, à travers cette rencontre, de déployer une partie du projet BreathSound qui s’attache à explorer l’anecdote que m’a raconté une élève que j’ai rencontré à la Goméra. C’est une histoire qu’elle tient de son grand-père : un jour, alors que celui-ci se baladait sur l’île, il a cru entendre un enfant l’interpeller en silbo. Il s’agissait en réalité d’un merle. Il avait été leurré… Voilà qu’un oiseau se mêle des conversations entre humains! Cette anecdote met au travail mon imagination et mes envies de recherche sur ce que sont, parfois, et pourraient/devraient être des relations plus riches, denses et intéressantes entre espèces.

Avec (birds)flock – tout comme avec OiseauTale (le mix-montage présenté pour le vernissage de l’exposition) – , il s’agit pour moi de faire arriver, dans un espace dans lequel on ne l’attend pas forcément, les travaux de cet ornithologue qui a passé sa vie à observer et capter les chants et cris des oiseaux, à les comprendre, et à tenter, à sa manière, de déjouer les séparations tranchées entre, par exemple, musique humaine et musique animale.

J’ai remarqué beaucoup de curiosité chez les personnes qui rentrent dans l’expo et qui sont invitées, en même temps qu’elles découvrent les dessins, à écouter les champs des oiseaux enregistrés par un ornithologue reconnu pour ses travaux « scientifiques ». En m’appropriant de la sorte une démarche « scientifique » et en la mêlant avec une démarche plus « poétique », en brouillant en quelque sorte leurs liens, j’espère avoir partagé/suscité chez certains de l’intérêt pour ce domaine et ces questions.

 

Julie Michel, (birds)flock, vue de l’exposition Hasards Heureux à la Galerie de la Salle des Machines (Friche la Belle de Mai), juin 2016
Julie Michel, (birds)flock, vue de l’exposition Hasards Heureux à la Galerie de la Salle des Machines (Friche la Belle de Mai), juin 2016

 

Qu’est-ce que tu as envie d’approfondir ou d’explorer prochainement dans ton travail, ta pratique ?

J’aimerais continuer d’explorer la notion de paysage sonore comme j’ai pu le faire pour la pièce Lac gelé de Lamoura, février 2016 – (re)composition archéologique – Field unrecording. Ce travail accompagnait l’installation Humeur vitrée de Pia Rondé et Fabien Saleil dans le cadre de leur exposition personnelle La campagne est noire de soleil commissariée par Léa Bismuth à la galerie Escougnou-Cetraro à Paris en mars dernier. Au départ j’avais l’intention de réaliser un enregistrement du phénomène sonore produit par un lac gelé. Lorsque les conditions météorologiques sont réunies,  le lac « hurle », comme le précise les personnes qui habitent tout près. Il craque, crisse, gronde… « hurle », oui ! Ce sont des sons très rapides, qui fusent, bref, c’est très beau. C’est un son que j’avais envie d’enregistrer déjà depuis quelque temps et l’invitation de Pia et Fabien tombait bien. Je voulais proposer un son de paysage sonore et c’était le son qui me semblait le mieux accompagner le travail d’image qu’ils proposaient pour leur installation. Pendant plus d’un mois, entre janvier et février, j’ai été en contact avec une personne qui habite à proximité d’un lac du Haut-Jura.

Cet hiver, le lac a gelé à peine quelques jours et la couche de glace était trop mince pour que le phénomène se produise. Depuis quelques années ces phénomènes sont de plus en plus rares, les températures extérieures sont plus chaudes et les conditions rarement réunies pour qu’on puisse entendre quelque chose. Comme j’avais déjà proposé cette idée, j’ai décidé de produire malgré tout une pièce sonore qui soit la plus fidèle possible au son des lacs hurlants. J’ai pour ce faire écouté de nombreux enregistrements, j’ai utilisé des hydrophones, trouvé certains effets en bidouillant dans la salle d’éléctroacoustique du conservatoire de Bourges… j’ai mis en place une petite banque de sons qui me permettent de reconstituer le son d’un lac gelé de manière la plus « réaliste » possible. Ce travail était à la fois habité de ma frustration de ne pas pouvoir enregistré vraiment ce paysage sonore et en même temps ça a été une manière de me rendre sensible à son écoute, à travers l’enregistrement que d’autres en avait fait (voir notamment le très beau disque « Frozen Lake » de Marc Namblard ou encore les enregistrements de Boris Jollivet). J’ai senti pendant la réalisation de cette pièce que ma perception devenait plus active.

C’était aussi un travail d’écriture sonore, de (re)composition, comme un travail d’archéologie pour retrouver la manière dont les sons du paysage s’articulaient entre eux. Un peu comme les chercheurs qui aujourd’hui essaient de restituer le son produit par les dinosaures à partir de leurs squelettes.

Je trouve intéressant de continuer à explorer les paysages sonores en jouant avec cette part de fiction… C’est aussi un des aspects du travail de Knud Viktor qui m’intéresse et me nourrit. La manière dont les paysages ou d’autres êtres parlent… Le mot « hurler » qui qualifie le son des lacs gelés à un moment précis de l’année, de la saison, est significatif de ces questions…

Parallèlement, je veux continuer de penser les liens entre son et image comme j’ai pu le faire dans le cadre de la résidence avec l’installation (birds)flock. Jouer des décalages ou des allers-retours… Questionner l’ouïe par rapport à ce que l’on peut observer/voir, même de manière ténue.

C’est aussi ce vers quoi tend mon travail autour du son. J’aime beaucoup la proposition de Vinciane Despret à ce sujet : «Lorsqu’on entend un bruit, nous ne sommes en général pas très sûr de savoir d’où il provient. Une sensibilité sonore met l’emphase sur le doute et la curiosité. Contrairement à la sensibilité visuelle qui met l’accent sur la certitude, sur ce qui est vrai. (…) L’ouïe ne s’oppose pas à la vue mais l’élargit (…) les sons sont suggestifs de formes et d’images. Ils nous poussent à inventer des images possibles, des situations possibles où ces bruits pourraient se produire».

Quand on appréhende une image, c’est plus lié au domaine de la vérité, c’est plus tangible, alors que le son appartient plus à l’ordre du trouble… on ne sait pas trop. On est plus facilement mis en risque par le son, c’est plus ambigu. J’aimerais continuer d’explorer cette proposition dans mes prochains travaux.

 

Vue d’atelier, Julie Michel, 28 mars 2016 © Astérides
Vue d’atelier, Julie Michel, 28 mars 2016 © Astérides

 

Tu as également participé très récemment à un projet avec le Musée de la Chasse et de la Nature, à Paris ? Tu as travaillé pour cela avec une chorégraphe ?

J’ai effectivement créé un environnement sonore pour la pièce Diorama de Marie Orts. Elle travaille beaucoup autour de la question animale et surtout de la question de l’environnement. C’était intéressant de monter ensemble ce projet car nous partageons des préoccupations similaires.

Dans la plupart de ses pièces, elle cherche à ramener des environnements sur scène. Elle a beaucoup travaillé, entre autres, sur les baleines : elle a notamment fait des workshops où elle amène les gens à danser dans l’eau pour qu’ensuite ils soient capables de porter quelque chose de l’univers aquatique sur scène, sur un plateau vide, un espace « anthropique » comme elle dit.

Diorama fait danser les photographies de Hiroshi Sugimoto. En 2012, il a photographié les dioramas du Musée d’Histoire Naturelle de New York. Ces photographies donnent l’illusion de « vraies » scènes animalières et le cadrage est tel qu’elles ne paraissent pas être des clichés de scènes spécialement reconstituées pour le musée.

Ce qui était intéressant dans cette proposition, c’est que la scénographie pouvait être entièrement sonore. Le dispositif  « matériel » (le décor) était lui ultra-minimal. Les paysages sonores créés pour l’occasion devenaient en quelque sorte des objets scénographiques sur lesquels les corps pouvaient amorcer et déployer leurs mouvements aussi bien que l’amorce de certains mouvements appelait un paysage sonore précis. Pour les spectateurs qui entendent du vent sur scène, des vagues, ou un cri d’ours par exemple, l’expérience va être tout de suite plus immersive et suggestive de ce qu’ils sont en train d’observer.  (Pour l’ours, si le niveau sonore est un peu haut c’est radical !)

 

Comme on l’a évoqué, la rencontre est centrale dans ta pratique. J’aimerais avoir ton retour sur le projet Zone d’Expérimentation. Astérides propose aux quatre artistes, et à un commissaire/critique d’art invité, de travailler ensemble autour d’une publication. Pour cette douzième édition et publication à paraître, tu as travaillé avec Victoire Barbot, Pierre Boggio, Luca Resta, artistes, et Jerôme Dupeyrat, commissaires, comment cela s’est passé ?

La rencontre est effectivement centrale, mais elle s’accompagne toujours du risque de la non-rencontre. Pour Zone d’Expérimentation, l’exercice s’est avéré un peu difficile pour moi. D’un côté, j’ai apprécié l’opportunité offerte de rencontrer les autres artistes en résidence, de visiter leurs ateliers, de découvrir leurs démarches, et de prendre le temps d’en discuter de manière approfondie en compagnie d’un critique. D’un autre côté, fabriquer un objet qui « condense » l’ensemble des intérêts qui animent chacune de nos démarches en un temps assez réduit ne va pas de soi. Pour le dire rapidement, nous avons tous et toutes des histoires, des pratiques, des perceptions de l’art ou des urgences différentes, qu’il est parfois intéressant de confronter, mais je crois que la fabrication d’un « nous » collectif – aussi momentané soit-il – demande un peu plus de temps.

Compte tenu du fait que chacun est invité à plonger intensément dans sa propre production, il me semble qu’il serait intéressant de pousser le travail de chacun avec les commissaires ou critiques invités, sachant qu’il n’est pas toujours évident de mettre des mots sur une pratique. Une autre option serait d’imaginer une résidence de rencontre en tant que telle, ce qui impliquerait peut-être un travail de sélection des projets en fonction. Voilà quelques idées au passage, je laisse la question ouverte. Quoi qu’il en soit, je suis contente qu’on ait été au bout de ce projet et je trouve que la publication laisse une très belle trace de cette résidence.

 

Vue d’atelier, Julie Michel, 28 mars 2016 © Astérides
Vue d’atelier, Julie Michel, 28 mars 2016 © Astérides

 

Ta résidence prend fin. Qu’est-ce que tu as prévu de faire par la suite ? Quels sont tes projets futurs ?

Dans les semaines qui viennent, je vais terminer la création de la bande son du film Dedans ce monde de Loïc Touzé qui sera présenté pour la dixième édition du festival de danse contemporaine A domicile qui a lieu à Guissény début septembre.

Pour revenir aux travaux que j’ai eus l’occasion de réaliser durant ma résidence, je présenterai mi-septembre une nouvelle proposition d’accrochage de (birds)flock au festival CitySonic de Mons…. Je vais également continuer à travailler sur une nouvelle version du mix-montage OiseauTale que j’espère présenter au Musée de la Chasse et de la Nature l’an prochain. Je finaliserai dans la foulée mon projet de création sonore autour du Silbo, mon idée est de produire un disque vinyle avec une face consacrée au documentaire, l’autre face comportant le mix-montage.

Je vais également consacrer pas mal de temps au projet de recherche autour de Knud Viktor. Après la présentation de Fais attention au sol sur lequel tu marches au festival Rewind 30 organisé par Phonurgia Nova à Arles fin juillet et en octobre prochain au Museum d’Histoire Naturelle à Paris, j’entamerai une résidence de recherche sur les archives conservées au Musée Gassendi à Dignes. Nadine Gomez, sa directrice, a dégagé à cet effet une petite bourse de recherche et nous a commandé une programmation pour l’édition 2017 de la Semaine du Son. J’organise quelques semaines avant cet événement une journée de séminaire autour de Knud Viktor à l’ENSA Bourges dont je suis artiste associée à la recherche depuis fin 2015.

À plus long terme, j’aimerais revenir travailler dans la région et engager une autre résidence. J’imagine exporter mon atelier à l’extérieur en quelque sorte, pour voir ce que ça donne, je pense notamment à la résidence « Voyons voir » qui croise ces questions.

Dans tous les cas, je souhaite continuer d’explorer les rapports hommes/territoires-environnements. Je pense aussi continuer d’inscrire la pratique artistique autour de pratiques autres, de faire se croiser les univers artistiques, scientifiques. Ce sont vraiment des aspects que je souhaite continuer d’explorer.

 

Vue d’atelier, Julie Michel, 28 mars 2016 © Astérides
Vue d’atelier, Julie Michel, 28 mars 2016 © Astérides

 

C’est vrai que ta pratique s’ouvre sur les champs scientifiques par le prisme de l’art. Tu amènes des questionnements et apportes des publics différents autour de certains raisonnements…

Oui, et l’inverse peut également se produire. Ainsi le projet de Knud Viktor a pour le moment été davantage diffusé dans des lieux d’art que dans le domaine artistique. Avec la diffusion prévue au  Musée d’Histoire Naturelle, nous allons le rapprocher d’un cadre plus « scientifique », alors que les travaux de Knud Viktor n’avait jamais été vraiment associés à ce champ-là auparavant. Il y a des catégories et des séparations entre pratiques qui ont la vie dure, mais heureusement, les choses changent. C’est ce dont témoigne sans doute ce très beau mot de Vinciane Despret, « éthopoète », dont nous nous servons pour explorer et présenter le travail de Knud Viktor. Sans avoir la prétention de réussir à le faire, je suis attachée à l’idée de brouiller toutes ces catégories.

 

(1) www.nightowlechoes.org

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