[FOCUS] Daniel Otero Torres, Falda

[FOCUS] Daniel Otero Torres, Falda

Focus sur l’oeuvre, Falda de l’artiste Daniel Otero Torres présentée lors de l’exposition annuelle Jeune Création 66ème édition, du 17 au 24 janvier 2016, Galerie Thaddaeus Ropac Pantin.

Oeuvre : Falda, crayon sur aluminium, acier, 2016.

Par rapport à la multiplicité de l’image et à son caractère reproductible à l’infini, nous pouvions penser que le dessin nous assurait une oeuvre au caractère unique. Daniel Otero Torres bouscule nos certitudes en mettant en place des dispositifs narratifs qui agissent comme des perturbations dans notre approche de l’image et qui font glisser ses propriétés vers le dessin et la sculpture.
La réflexion de Daniel Otero Torres porte sur la notion de matérialité de l’image, sur sa manière d’investir l’espace et de surprendre le spectateur au travers d’une installation mêlant dessin et structure métallique.

Propos de Daniel Otero Torres recueillis le 16 janvier 2016 à l’occasion de la 66ème édition de Jeune Création à la Galerie Thaddaeus Ropac Pantin :

« Je travaille beaucoup avec les images, soit que je produis moi-même, soit que je trouve. Falda est le résultat d’un assemblage de plusieurs photographies contre-pose ou superpose. Elle est formée de deux chimères composées d’images venant de deux univers complètement opposés.

La photographie du buste, celui d’une femme de Patagonie prise par Martin Gusinde (1) dans les années 1920, est associée à une photographie de mode, le visage d’une femme occidentale des années 1930. Mon travail consiste à fusionner des éléments, comme ici des peuples, qui sont à des extrémités opposées du monde, afin qu’ils ne fassent qu’un. Les motifs sur les corps, peints pour l’une à même la peau et brodés pour l’autre, se font échos.

Daniel Otero Torres, Falda, exposition annuelle Jeune Création, Galerie Thaddeus Ropac Pantin
Daniel Otero Torres, Falda, exposition annuelle Jeune Création, Galerie Thaddeus Ropac Pantin

La base de mon travail se compose d’images assez anciennes avec la volonté de les transposer dans un tout autre contexte. Faisant partie d’une génération d’artistes qui a connu le développement des outils du numérique dont photoshop, je commence par un travail de l’image à l’ordinateur avant de procéder aux découpes laser des silhouettes et de dessiner sur les plaques en métal.

Dans mon dessin, je pars du flou pour ensuite dessiner les détails et finir par insérer dans la partie basse des motifs de pixelisation qui viennent parasiter l’image. Ce dernier effet est symbolique dans ma pratique car il témoigne de ce long processus durant lequel je cherche les images et renvoie aux fréquents bugs qui découlent de cette recherche. En lui-même, le motif du pixel, en se superposant à l’image, la ramène dans le présent.

J’avais le désir de trouver un moyen pour faire sortir le dessin du mur et qu’il prenne une autre place en devenant d’une certaine manière une sculpture.

J’aime jouer avec l’espace, créer une forme d’implication entre l’environnement  et l’image comme à l’I.A.C. de Villeurbanne où mon installation comportait une grande feuille de palmier qui renvoyait à la végétation qui se trouvait de l’autre côté de la verrière. Quand l’espace est vide, comme à la galerie Thaddaeus Ropac de Pantin avant que le public n’arrive, l’installation des deux figures impose une étrange présence. Et quand il est peuplé, elles se « fictionnent » dans l’animation de la galerie. J’ai toujours à l’esprit cette notion de présence car je veux que mes chimères viennent s’ajouter au nombre des visiteurs avec le trouble que provoque la double présence.

Daniel Otero Torres, Falda, exposition annuelle Jeune Création, Galerie Thaddeus Ropac Pantin
Daniel Otero Torres, Falda, exposition annuelle Jeune Création, Galerie Thaddeus Ropac Pantin

La structure à l’arrière est laissée délibérement apparente afin de montrer « l’envers du décor ». La forme même des silhouettes, traversées par une barre verticale qui les dépasse, contribue à donner à l’ensemble un caractère assez étrange, ouvrant l’espace vers le haut et dirigeant le regard du spectateur. Un regard qui se substitue à celui des chimères,  coupées à mi-visage, leur conférant une présence-absence.

Beaucoup de spectateurs croient être de prime abord en présence de photographies et sont surpris quand ils s’aperçoivent que tout a été dessiné à la main. Il ont besoin de s’approcher pour s’en convaincre. Je dessine au crayon avec un travail sur la gamme de gris qui est, dans son rendu, assez proche de la photographie noir et blanc.

La force du dessin est d’apporter une matérialité que ne possède pas une simple image.

Est-on encore dans du dessin ? Est-ce vraiment de la sculpture ? Les points de vue varient selon la manière dont les spectateurs perçoivent l’installation. La dimension photographique est toujours présente, persiste par l’idée qu’il est absurde de dupliquer un même dessin. S’il est fréquent qu’un photographe fasse plusieurs tirages d’une même photographie, le dessin a la caractéristique d’être unique, original. En répétant un dessin, je fais une image de lui-même. Je reproduis le geste du photographe. Toutefois, aussi précis qu’il puisse être, le motif ne peut être exactement identique. En étant dans un « entre… », similitudes et différences, j’annule la dimension photographique et j’annule le dessin. Le positionnement des mains des deux chimères induit une variation dans ce qui pourrait fonctionner comme un alter ego.

Le dessin a cette particularité de rendre l’image concrète, de laisser le spectateur en découvrir les détails, voire de se rendre compte des incohérences. Travailler à partir de collages me permet de faire vivre le dessin, de pouvoir même le faire tendre vers l’abstraction qui est pour moi une sorte d’aboutissement. »

(1) Martin Gusinde, photographe et missionnaire allemand (1886-1969)

 

 

Né en 1985 à Bogota, Colombie. 
Vit et travaille à Paris.

danielotero.net

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