[ENTRETIEN] Jérémy Gobé

[ENTRETIEN] Jérémy Gobé

Entretien avec Jérémy Gobé artiste plasticien.

Artiste : Jérémy Gobé né à Cambrai en 1986, vit et travaille à Paris. Lauréat du prix Bullukian, du Prix Pierre Gautier-Delaye, ENSAD / Cité Internationale des arts de Paris et du Prix du festival Ici et Demain de la Ville de Paris.
Artiste résident de la Cité internationale des arts de Paris – juillet 2011-2012.
Jérémy Gobé est artiste associé au CENTQUATRE-PARIS et bénéficie du soutien de l’Académie N.A! Fund. Il est Représenté par la Galerie Odile Ouizeman, Paris.

Par les matériaux et différents médiums utilisés, Jérémy Gobé interroge notre environnement et son évolution, au niveau industriel quand il s’approprie et reinterprète le geste de l’ouvrier dont les savoirs-faire disparaissent avec la mécanisation et les politiques de délocalisation des entreprises mais aussi  domestique quand il habille les meubles de tissu, ou naturel lorsqu’il façonne des coraux en laine. Cependant les oeuvres de Jérémy Gobé ne retracent pas seulement l’histoire de ces changements, elles les prolongent par la sculpture de manière à créer des formes esthétiques et poétiques.
Des projets qui expriment toujours par leur dimension et leur technicité, un dépassement, un challenge pour cet artiste qui a la volonté de libérer gestes et matière de leur utilisation courante pour les emmener sur « d’autres versants ».

Propos de Jérémy Gobé recueillis le 14 décembre 2015 :

Lors de tes nombreuses expositions, tu as présenté des pièces en laine, tissu ou feutre. Le textile est-il ton matériau de prédilection ?
Mon travail s’inspire de mon environnement ou de mes rencontres. Avant de résider à Paris, j’habitais en Lorraine où j’ai pu voir tout autour de moi les usines de textile qui fermaient. J’ai utilisé les matériaux et les objets qui m’entouraient et je me suis demandé ce que je pouvais en faire. La matière textile m’est devenue familière, elle est le matériau vers lequel je reviens quand j’ai des doutes ou quand j’ai besoin de me sentir bien.

Je me définis comme un sculpteur et la matière textile est mon matériau privilégié pour sculpter. Ce qui ne m’empêche pas de faire de la photographie, de la peinture ou de la vidéo. Quel que soit le médium, je me sens dégagé de toute obligation, de toute norme, parce mon approche est toujours celle du sculpteur.

Cette utilisation du textile trouve aussi écho avec ton histoire personnelle …
Alors que j’étais en dernière année de l’ENSAD et que je travaillais déjà depuis longtemps le textile, j’ai appris de ma grand-mère qu’elle était couturière et qu’elle avait survécu pendant la guerre en récupérant des tissus avec lesquels elle fabriquait des sacs qu’elle échangeait contre de la nourriture.

Un foudre de guerre (2012) Carton, filtre de cheminée et rideau récupéré en 1943 dans une maison abandonnée. Reproduction, d'après une photographie d'époque. Dimensions variables.
Un foudre de guerre (2012)
Carton, filtre de cheminée et rideau récupéré en 1943
dans une maison abandonnée.
Reproduction, d’après une photographie d’époque.
Dimensions variables.

Quand tu utilises de la laine, de la feutrine, quelle volonté te guide dans leur transformation ?
À chaque fois les mêmes questions se posent. Qu’est-ce que je peux en faire ? Comment la transformer et l’utiliser ? Que puis-je apporter de nouveau dans l’histoire de cette matière ?
Les matériaux que j’emploie sont ceux de l’artisanat. Je m’interroge sur la manière dont ils sont utilisés habituellement et sur la façon dont je pourrais les faire vivre à nouveau. J’essaye d’en faire quelque chose d’étonnant, d’inattendu et de poser par mes oeuvres de nouvelles questions.

Est-ce aux Beaux-Arts que tu as développé la technique de la sculpture ?
Depuis des siècles, les écoles de Beaux-Arts enseignent les techniques dites classiques : sculpter le bois, mouler le plâtre, la gravure, le dessin de nu. De nos jours, les artistes utilisent beaucoup de matériaux et de techniques nouvelles sans qu’il y ait d’enseignement spécifique pour leur apprentissage. Les écoles de Beaux-Arts nous apprennent à trouver notre propre voix, à développer notre réflexion plutôt que nous donner des astuces pratiques. Comme mes projets ne sont pas définis à l’avance, qu’ils sont dus à des rencontres, à la découverte d’une matière, et d’une histoire, chacun d’eux est un nouveau défi.

Comment te réappropries-tu les techniques aujourd’hui disparues et qui demandent beaucoup de savoir-faire ?
Si j’achète une tricoteuse, j’étudie le mode d’emploi ou si elle est ancienne, je la démonte pour essayer de la comprendre. Le processus est toujours le même, pour faire revivre ces anciennes techniques qui me touchent par leur disparition, je dois d’abord apprendre à les maîtriser. Les œuvres exposées sont les témoins de toute cette recherche en amont et en contiennent toute l’énergie. Une de mes premières pièce Torsion était une performance dans laquelle je répétais un geste inspiré d’une technique employée par les ouvriers d’une usine pour déplacer de grands métrages de tissu.

Toutes mes sculptures, par la difficulté que j’ai eues à les faire, relèvent de la performance. Elles racontent le chemin qui mène de la matière brute à l’objet exposé.

Torsion (2012)
Dimensions variables.
Captation de performance : Chemin de la Cité Internationale des Arts de Paris recouvert de tissu offert par les employés d’une usine textile fermée aujourd’hui et enroulé à l’extrême. 

Peut-on dire que le point de départ de tes créations se trouve dans le geste d’ouvriers ou d’artisans que tu transformes en geste artistique, performatif ?
J’ai beaucoup travaillé sur les gestes répétitifs de l’ouvrier et de l’artisan car ils renvoient aux valeurs qui m’ont été inculquées, celles d’une vie de labeur, de la sueur, de l’effort. Le geste est toujours à l’origine de mes travaux avec l’idée qu’il n’y a pas de magie, pas de génie, que c’est juste le travail ou le savoir-faire.

Au départ, je m’inspirais des gestes du travail que je voyais dans les usines et les ateliers et en faisait une œuvre artistique. J’essaye désormais de trouver mes propres gestes et de faire des pièces encore plus étonnantes.

Les premières personnes qui ont été en contact avec mon travail n’étaient pas liées au monde de l’art. C’étaient des employés d’usine qui avaient perdu leur emploi. En m’éloignant des gestes artisanaux, j’essaye de trouver un juste milieu car, si je ne veux pas perdre ce premier public, je veux en même temps l’amener ailleurs. Il est important de ne pas faire ce à quoi ils pourraient s’attendre mais il est tout aussi important qu’ils ressentent ce que j’ai voulu dire. Mes travaux ne peuvent pas être de simples témoignages, ils tendent aussi vers une esthétique, une beauté formelle.

Comment concilies-tu restitution du geste et esthétique ?
Je comprends les deux démarches et j’essaye d’équilibrer les deux. La beauté est un langage universel qui peut faire que chacun d’entre nous, intellectuel ou pas, puisse aimer et même parler d’une œuvre d’art contemporain. La recherche esthétique est un fondement de l’art même si, aujourd’hui, cela est d’une certaine manière nié. Je suis toujours intrigué par le fait que l’on puisse créer des pièces ayant pour seule valeur leur aspect décoratif. Je pense également qu’une œuvre doit avoir un caractère intemporel et ne doit pas être un reflet générationnel. Si l’art se doit d’être esthétique, il doit aussi refléter un travail, mental ou manuel.

Je sais qu’une oeuvre est réussie quand tout le monde y trouve une émotion. Peu importe qu’elle soit esthétique ou intellectuelle, elle doit toucher le spectateur quel que soit sa culture, son origine sociale ou son parcours personnel.

Le propre de l'homme (2014) Laine tricotée à la tricoteuse ménagère sur meubles cassés et tasseaux en bois. Dimensions variables. © Samuel Dumas Avec le soutien de Na! Fund
Le propre de l’homme (2014)
Laine tricotée à la tricoteuse ménagère sur meubles cassés et tasseaux en bois.
Dimensions variables.
© Samuel Dumas
Avec le soutien de Na! Fund

Le titre d’une de tes œuvres est Le Propre de l’homme. La dimension humaine est-elle pour toi un mélange entre général et particulier ?
Mon travail, même s’il parle de choses générales comme la fermeture d’usines, la perte des savoirs-faire, se nourrit aussi de toutes ces petites histoires particulières, de ces émotions qui nous lient tous. Quand j’ai présenté la porte en bois sculptée avec de la sangle de tapissier et du tissu, spontanément les gens sont venus me raconter plein d’histoires différentes : une femme m’a dit qu’elle lui faisait penser au champ de blé de son père agriculteur, une autre qu’elle ressemblait à des coquillages, pour une autre elle lui a rappelé le temps où petite, elle allait au lavoir essorer les draps. Il est évident pour moi que toute œuvre d’art se doit d’être humaine, doit raconter des histoires. Quand je vois un meuble abandonné dans la rue, j’imagine à qui il a appartenu, comment était la maison au moment où il a été voulu, ce qui a fait que l’on n’en voulait plus. Je me fais des histoires et, ce que je propose à chaque fois, est de voir les sculptures à travers mes yeux, comment moi je les ai vues.

Prison de force vive (2009 - 2014) Tissu des Vosges offert par les employés d'une usine textile fermée aujourd'hui et meubles cassés.
Prison de force vive (2009 – 2014)
Tissu des Vosges offert par les employés d’une usine textile fermée aujourd’hui et meubles cassés.

Cette dimension humaine passe-t-elle aussi par un rapport tactile avec le matériau ?
Le fait que les gens aient envie de toucher les sculptures et qu’ils ne peuvent pas s’en empêcher, témoignent d’un lien. Généralement dans un musée, même si un panneau autorise que l’on touche les œuvres, on hésite à le faire. Dans mes expositions, inversement, la plupart des gens touchent naturellement sans s’en rendre compte. Ce besoin de contact vient du ressenti que tout ce travail est né de la main et montre qu’il n’y a pas de distance entre l’œuvre et le spectateur.

Une dimension humaine que l’on retrouve dans la conception même de tes oeuvres…
Dans tous mes travaux de sculpture, la limite est mon envergure. Je donne le maximum en temps et en énergie pour chacune d’elle et m’arrête seulement quand je n’en peux plus. J’ai nommé une série Prison de force vive car la force vive est la seule chose que j’ai de précieux. Je sais qu’une sculpture est terminée quand je ne peux plus la manipuler ou la porter, car j’enroule les tissus à bout de bras. C’était le cas pour les rouleaux de feutre dans L’Adresse, ou pour Ronde, une sculpture faite de sangle résinée au dos. C’est toujours la résistance de mon corps qui définit la limite de la sculpture.

Ronde (2011) Sangle de tâpissier et tréteau en bois. Diamètre : 150 cm.
Ronde (2011)
Sangle de tâpissier et tréteau en bois.
Diamètre : 150 cm.

Dans ce rapport au corps, tu parlais de la main, celle de l’artisan qui a un savoir-faire, celle de l’artiste.
La main représente la force, la délicatesse, le savoir-faire et en même temps l’idée d’accompagner les choses. J’ai appelé l’installation autour de l’usine de feutre désaffectée L’Adresse car la seule façon de la voir est de taper son adresse dans Google street view et, en même temps, ce mot représente l’habileté.

L'adresse vue d'exposition ÉTATS LIMITES festival Temps d’Images, en partenariat avec Arte, séléction officielle, CENTQUATRE - Paris, commissariat José-Manuel Gonsalvès du 19 au 29 septembre 2013
L’adresse
vue d’exposition ÉTATS LIMITES
festival Temps d’Images, en partenariat avec Arte, séléction officielle,
CENTQUATRE – Paris,
commissariat José-Manuel Gonsalvès
du 19 au 29 septembre 2013

Ton travail semble de plus en plus s’émanciper de cette valeur performative que tu puisais dans la répétition du geste pour tendre vers d’autres types de travaux. Comment s’est fait ce basculement ?
Pendant longtemps, je n’assumais que les travaux qui étaient basés sur la répétition de gestes. Je considérais Les photographies de chaises comme des récréations tant elles me paraissaient facile à faire. Je me suis aperçu finalement qu’elles me demandaient un important travail d’acceptation. Celui de me dire que ces sculptures ont autant de valeur que celles nécessitant un long travail d’élaboration. De plus en plus, il y a deux parts dans mon travail qui se rejoignent sur l’idée, car elle seule prime.

Quatre chairs (2011) Tirages numériques. Vêtements Emmaus et chaises trouvées dans la rue. 40 x 60 cm
Quatre chairs (2011)
Tirages numériques.
Vêtements Emmaus et chaises trouvées dans la rue.
40 x 60 cm

Qu’elles sont les contraintes inhérentes aux deux processus ?
Dans les travaux où je dois répéter des gestes, l’enjeu est de ne pas arrêter le processus avant que la pièce ne soit complètement finie et qu’une fois terminée, elle corresponde vraiment à ce que je voulais faire au départ. Dans l’autre travail qui est plus instinctif, l’enjeu est de ne pas rajouter artificiellement de la matière ou de la technique, mais d’assumer pleinement l’idée. L’émotion est aussi forte pour l’un comme pour l’autre.

La pièce La Liberté guidant la laine n’exprime t-elle pas un moment de bascule, où énergie et temps sont arrivés à une intensité maximale ?
La Liberté guidant la laine est la première pièce pour laquelle j’ai dû demander de l’aide. Ne pouvant plus produire à la main, j’ai eu besoin d’une tricoteuse. Cela n’étant toujours pas suffisant, j’ai alors cherché un atelier avec des grandes tricoteuses.

La liberté guidant la aline (2014) Laine tricotée et bois. en partenariat avec l'atelier Maille Emma. Dimensions variables. Avec le soutient de Na! Fund
La liberté guidant la aline (2014)
Laine tricotée et bois.
en partenariat avec l’atelier Maille Emma.
Dimensions variables.
Avec le soutien de Na! Fund

Je me suis posé la question si cette mécanisation ne trahissait pas mon processus de création, où se situait l’importance dans mon projet. Était-ce d’évoquer un savoir-faire qui a disparu, de décrire une dynamique industrielle ou de placer le tout dans une perspective culturelle, celle de la disparition de l’industrie textile en France ?

L’important était que l’on ressente que cette œuvre parle d’un élan, d’une révolte.

J’ai associé la production industrielle de tricots en jacquard qui n’existe plus en France avec des formes tendues avec des tasseaux qui sortent des murs, en donnant au tout l’aspect d’une tapisserie. Si je n’ai pas de nostalgie pour les industries en général, j’ai de la peine pour les matières et les savoirs-faire que nous avons le devoir de faire perdurer. J’éprouve plutôt de la mélancolie, dans le sens premier tel que l’exprime Durër, le mal de l’artiste. L’idée est toujours, quand on est artiste, de faire de cette matière et de ces savoirs-faire quelque chose de nouveau.

Pour en savoir plus :

jeremygobe.info

na-natureaddictsfund.org

galerieouizeman.com

Visuel de présentation : Jérémy Gobe, La liberté guidant la laine, installation,
(2014) Laine tricotée et bois en partenariat avec l’atelier Maille Emma. Dimensions variables. Avec le soutien de Na! Fund. ©Marc Domage

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