Télé-vision de Laurent Montaron, une aventure de l’oeil à l’ère du digital

Télé-vision de Laurent Montaron, une aventure de l’oeil à l’ère du digital

« Mon travail a toujours été axé autour de l’histoire de la technique comprise comme une extension du cerveau humain et, pourquoi pas, comme histoire de l’humanité elle-même » nous rappelle Laurent Montaron lorsqu’on l’interroge sur sa dernière exposition, présentée à la galerie Anne-Sarah Bénichou jusqu’au 15 décembre.

En effet Télé-vision s’attelle, par le biais d’une série d’oeuvres pluri-médium, à explorer à la fois l’historicité et l’actualité de nos médias. Mais aussi l’idéologie qui les entoure, et les nouveaux paradigmes de perceptions qu’ils induisent. Un projet qui, à l’occasion de cette exposition, prend la forme épurée d’une sophistication exquise où se mêlent jeux de miroirs, plastique photographique, et célébration patiente de la pellicule.

Cette délicatesse esthétique fait écho à un certain positionnement de la part de l’artiste qui évite avec justesse toute forme de manichéisme. Produire un discours artistique sur la technique n’implique pas nécessairement ni la louange dithyrambique, ni les anathèmes teintés d’une nostalgie douteuse dont nous avons aujourd’hui l’habitude. Dans une perspective qui est volontiers celle du chercheur, Laurent Montaron esquisse des pistes, propose une théorie, soulève des interrogations. De fait, il s’agit bien moins de dire que la place actuelle de la technologie est « bonne » ou « mauvaise » que d’essayer de la comprendre pour en faire le meilleur usage possible. Laisser de côté la question éthique, pour un temps au moins, afin d’esquisser le contour d’une nouvelle pragmatique.

L’avènement du digital comme milieu et environnement de nos sociétés contemporaines a été accompagné d’un double mouvement sur lequel Laurent Montaron souhaite insister : la modification de nos régimes de perception, et une mystification de l’objet technique.

L’oeuvre Télé-vision, éponyme de l’exposition et composée de quatre portraits couleurs, représente une femme dont l’un des yeux est systématiquement couvert. Postées par paires, ces photographies fonctionnent à la manière d’une interpellation. Leur agencement scénographique renvoie à la décomposition de notre système optique où chacun des yeux fonctionne par complémentarité – une manière de nous rappeler que nos sens fonctionnent sur la base d’opérations anatomiques complexes. D’autre part la place belle accordée à cet organe, dans cette oeuvre tout particulièrement comme tout au long de l’exposition, illustre l’importance inédite de la vue en ce début de XXIème siècle.

L’oeil n’a vraisemblablement jamais été autant sollicité qu’aujourd’hui, ou tout du moins jamais de cette manière. Pour cause, le développement et la démocratisation des appareils tels que le smartphone ou l’ordinateur portable ont conjointement provoqué quelque chose comme une « suprématisation de l’image », et plus précisément de l’image en 2D. D’une ère où la parole, le logos, jouissait d’une incontestable supériorité du point de vue de la connaissance, nous sommes passé à un règne des visuels synthétiques – un empire qu’incarnent les powerpoint, les publicités et autres images d’en-tête d’articles qui peuplent nos plateformes digitales.

Le réseau social, d’ailleurs, est un élément de l’exposition qui, selon les termes de Laurent Montaron « est partout, mais sans toutefois jamais être un sujet explicite ». Parmi les sept oeuvres présentées, peut-être est-ce Le monde forclos qui y fait le plus référence, quoique de manière métaphorique. La curiosité de cet enfant qui ouvre une boite métallique d’où émerge par l’entrebâillement une mystérieuse lumière, après tout, il pourrait bien s’agir d’une vision analogique de notre rapport à Facebook, Instagram et autres réseaux digitaux. Nous aussi, seuls dans nos lits, dans le métro, ou au détour d’une conversation nous utilisons nos appareils comme autant de portails vers d’autres mondes. Sans doute ces pratiques hautement addictifs sont-ils d’ailleurs effectivement infantilisantes, et indéniablement les « posts » des usagers relèvent souvent d’un enchantement aussi feint que fascinant.

Le caractère artificiel de cet émerveillement de fortune est d’ailleurs rendu absolument patent par la mémoire que l’on en conserve. Sur les réseaux sociaux plus que nulle part ailleurs peut-être, l’oeil se perd et se repaît dans une cavalcade qui ne connaît guère de repos. Ces jeux de flux et de reflux d’un contenu sans cesse réactualisé exigent une attention de tous les instants. Mais un pareil rythme peut-il seulement être soutenu par notre mémoire ? Qu’est-ce-que l’être humain moyen peut retenir de ces mille et une écumes devenues l’aliment favori de nos heures perdues ?

Peu de choses, semble acter l’installation Focus. Dans l’arrière-salle de la galerie Anne-Sarah Bénichou, un projecteur diffuse sur un mur une unique diapositive. La particularité de cette oeuvre est son caractère évanescent ; lorsqu’un visiteur entre dans la pièce, le mouvement est détecté, et l’image disparaît aussitôt. Autrement dit, Focus met en scène la rencontre impossible entre l’oeil du spectateur et l’oeuvre, faute de temps, ou pour cause de précipitation. Toutefois, la persistance rétinienne laisse deviner quelques éléments de la photographie projetée : à gauche, une affiche, au centre une jeune femme en train de réaliser une mise au point sur son appareil photo, à droite une seconde femme qui observe l’ajustement. Ces juxtapositions de regards perdus introduisent une réflexion sur notre capacité biologique, par-delà le versant jouissance de la pulsion scopique, à enregistrer les flux d’informations visuelles dont nous sommes quotidiennement récipiendaires.

Mais encore une fois, la démarche de Laurent Montaron n’a pas pour objectif de décrier l’impact des avancées technologiques sur nos vies. Son entreprise relève plutôt de la déconstruction méthodologique. Il s’agit avant tout de faire de la technique un objet d’investigation légitime pour éviter que ses avatars ne nous apparaissent comme des entités ahistoriques, et fermés sur elles-même.

Comme le prouvent la recréation de l’expérience d’Uri Geller dans Compass experiment table et les scènes de fabrication artisanale de verre soufflé visibles dans le film Ecce, tous nos instruments techniques sont le fruit de réflexions, d’essais, et de traditions de fabrication parfois séculaires. La complexité croissante de ces instruments ne doit pas conduire à un phénomène « d’étrangeté » qui interdirait à la personne lambda de s’approprier, par le bricolage par exemple, l’objet technique.

Pour éviter l’écueil de l’assistanat technologique qui renverrait l’espèce humaine à un périlleux infantilisme, il importe, pressement, urgemment, de demeurer lucide quant aux causes, modalités, et effets de nos médias. Cette exposition y participe résolument. « Gardez l’oeil ouvert ». Voilà le message paradoxal de cette exposition qui met si bien en scène le rendez-vous raté des regards dans notre contemporanéité. Voilà le conseil à appliquer pour que, à l’avenir, chacun parvienne à faire siens les outils de nos quotidiens.

Texte Antonin Gratien © 2018 Point contemporain

 

 


Laurent Montaron
Né en 1972.
Vit et travaille à Paris.

Représenté par la Galerie Anne-Sarah Bénichou Paris

www.laurentmontaron.com

 

Visuel de présentation : Laurent Montaron, Compass experiment table, 2018, Acier, verre, miroir, vis en inox 20/4, peinture grise Ral 7035, boussole, 121 x 82 x 67 cm,  courtesy de l’artiste et de la galerie Anne-Sarah Bénichou

 

Laurent Montaron, Télé-vision #1 et #2, 2018, photographies couleur, 80 x 63 cm chaque, courtesy de l’artiste et de la galerie Anne-Sarah Bénichou
Laurent Montaron, Télé-vision #1 et #2, 2018, photographies couleur, 80 x 63 cm chaque, courtesy de l’artiste et de la galerie Anne-Sarah Bénichou

 

Laurent Montaron, Le monde forclos, 2018, photographie couleur, 50 x 70 cm, courtesy de l’artiste et de la galerie Anne-Sarah Bénichou
Laurent Montaron, Le monde forclos, 2018, photographie couleur, 50 x 70 cm, courtesy de l’artiste et de la galerie Anne-Sarah Bénichou

 

Laurent Montaron, How One Can Hide From Which Never Sets ?, 2013, bois, verre, néon, nitrate d'argent, hydroxyde de sodium, glucose, ammoniaque, acide nitrique, eau distillée,  125 x 80,2 x 34,6 cm, courtesy de l’artiste et de la galerie Anne-Sarah Bénichou
Laurent Montaron, How One Can Hide From Which Never Sets ?, 2013, bois, verre, néon, nitrate d’argent, hydroxyde de sodium, glucose, ammoniaque, acide nitrique, eau distillée, 125 x 80,2 x 34,6 cm, courtesy de l’artiste et de la galerie Anne-Sarah Bénichou

 

 

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