LAURENCE DE LEERSNYDER [PORTRAIT]

LAURENCE DE LEERSNYDER [PORTRAIT]

L’EXCAVATION DES FORMES.

« Le but de l’art est de délivrer une sensation de l’objet, comme vision et non pas comme identification de quelque chose de déjà connu; le procédé de l’art est le procédé d’étrangisation des objets, un procédé qui consiste à compliquer la forme […] L’art est un moyen de revivre la réalisation de l’objet […] »
— L’art comme procédé (1917), Victor Chklovski

 

Sélectionnée pour le 63e Salon de Montrouge, Laurence De Leersnyder, alternant une pratique d’atelier et un travail in situ, fait de la sculpture une expérimentation d’actes et de matières. Usant de formes, matériaux et processus hérités du post-minimalisme et de l’Arte Povera, elle invite à refaire l’expérience sensible du paysage, à imaginer les potentialités de formes contenues dans ses interstices, ses pleins et ses vides.

Formes et contre-formes de l’absence

Evider les formes, creuser la matière, éroder, ronger, miner, soustraire… Le travail plastique et sculptural de Laurence De Leersnyder explore la potentialité des vides. Empreinte de charbon (2017), que l’artiste présente à Montrouge, consiste en une série de trouées dont chacune est le fantôme noir d’un boulet de charbon recouvert de plâtre blanc avant d’être retiré. Prolongeant les recherches de l’artiste sur les gestes premiers et les formes archaïques, empruntant involontairement aux peintures rupestres, l’oeuvre démontre également une rhétorique esthétique et symbolique : chaque forme excavée, chaque vide qui demeure, évoque la disparition d’une cité minière du Nord de la France, ces terres creusées de puits désormais épuisés.

Fascinée par le géologique, Laurence De Leersnyder est également adepte du travail en extérieur et souvent ne dicte pas tant les formes qu’elle les prélève dans le paysage. Moulées sur l’entrée d’une grotte artificielle en pierre de meulière, les trois sculptures de L’Envers du vide, emblématiques du travail de l’artiste, mêlent apparence organique et synthétique. Formes et contre-formes préservent en elles les traces de leur manière d’advenir : l’élastomère apposé contre les parois pour effectuer le moulage a capturé les débris organiques de la roche—poussières, racines, lichens—et en conserve ainsi les qualités tactiles tandis que l’autre face possède l’aspect lisse de la résine. Parce qu’il implique un contact, un enveloppement, le moulage porte en lui une forme de sensorialité tendre et poétique. Supportés par des tasseaux en bois comme des décors de théâtre, chaque empreinte garde en négatif la mémoire des volumes de la grotte dans la courbure et les plis d’une peau rigide comme une gangue. Disséminés dans l’espace, les morceaux s’autonomisent et l’idée de la grotte semble s’effondrer, devenir autre : la clé de voute git au sol et les torsades rocheuses prennent un aspect souple, à la limite de l’affaissement.

Matérialités trompeuses

L’artiste aime en effet à contraindre la matière à un mouvement qui ne lui est pas naturel pour lui donner l’apparence d’autre chose. Dans la série Mouvements, collages sculpturaux équilibristes de plaques en bois, ces dernières se vrillent et ploient comme des feuilles de papiers. Parfois la matérialité et la forme se conjuguent de manière trompeuse : le solide prend l’apparence du fluide, la dureté celle de la tendreté, le rigide celle du malléable. Une fontaine en plâtre se fige dans sa verticalité, un rideau de plâtre blanc s’épand comme une cascade du plafond vers le sol… Cette esthétique de liquides pétrifiés n’est pas sans rappeler le process art illusionniste de Lynda Benglis dans les années 1970.

Trompeuse aussi cette Empreinte de bitume (2013) qui se détache sombrement sur le mur blanc du stand de l’artiste à Montrouge. Réalisée à partir d’enrobé à froid, mélange de graviers, de sable et de bitume utilisé pour le revêtement des routes, l’oeuvre induit le trouble par l’ambivalence de son aspect. Artefact ou échantillon géologique ? Bitume ou fragment de lave ? En passant du sol à la verticalité du mur, l’objet n’est plus ni tout à fait le même ni tout à fait un autre. De la même manière, les essais et fragments que Laurence De Leersnyder expose parfois pour souligner l’importance de l’expérimentation dans son travail ont l’apparence de coraux, de météorites calcinées et de roches volcaniques, une ambiguïté qui interroge encore une fois notre façon de percevoir et d’identifier les objets.

Les aléas et l’instable

Une partie du travail de Laurence De Leersnyder s’inscrit dans l’héritage de l’Anti-form de Robert Morris. Les Colonnes de terre (2014) présentées par l’artiste au Salon de Montrouge se dressent, fragiles sur leur socle de métal, avant de s’effondrer, victimes de la gravité, en une brisure floue qui les éparpille. A la recherche d’un équilibre entre l’imposition d’une forme géométrique minimaliste et l’acceptation des qualités intrinsèquement friables de la terre, l’oeuvre s’érige par la volonté de l’artiste et se défait par celle de la matière. C’est aussi en laissant advenir des formes non projetées d’avance que l’artiste réalise Cire Perdue (2016) : la cire versée dans l’eau se solidifie en longs rubans ondoyants comme des algues, disposés ensuite à la verticale grâce à des support en laiton. Evoquant un peu les formes onduleuses du Seven Poles (1970) de Eva Hesse, ces étranges colonnes vertébrales torsadées contrarient le désir d’affaissement de la matière.

La pratique empirique de Laurence De Leersnyder met en lumière la manière dont les matériaux et les processus peuvent se teinter d’une myriade de sens et de références esthétiques. Avec quelque chose de l’illusion théâtrale, ses oeuvres provoquent l’étonnement au sein du familier en étrangisant les formes qu’elle arrache à la nature et redoublent notre attention à la semblance des « objets » du monde, nous en délivrant une perception nouvelle, multiple, comme stratifiée.

Texte Clara Muller © 2018 Point contemporain

 

Laurence De Leersnyder
Née en 1979.
Vit et travaille à Paris.

http://laurence-de-leersnyder.com/ 

 

Laurence de Leersnyder, L'envers du vide I & II & III, 2013. Résine, élastomère, bois - HEC, Jouy-en-Josas
Laurence de Leersnyder, L’envers du vide I & II & III, 2013. Résine, élastomère, bois – HEC, Jouy-en-Josas

 

 

Laurence de Leersnyder, L'envers du vide II, 2013 - Résine, élastomère, 100x160x80cm - HEC, Jouy-en-Josas
Laurence de Leersnyder, L’envers du vide II, 2013 – Résine, élastomère, 100x160x80cm – HEC, Jouy-en-Josas

 

Laurence de Leersnyder, L'envers du vide III, 2013 - Résine, élastomère, bois, 280 x 80 x 60cm - HEC, Jouy-en-Josa
Laurence de Leersnyder, L’envers du vide III, 2013 – Résine, élastomère, bois, 280 x 80 x 60cm – HEC, Jouy-en-Josa

 

Laurence de Leersnyder, Colonne de terre I&III - 2014 - Terre végétale, socle métal - NuN, Berlin
Laurence de Leersnyder, Colonne de terre I & III – 2014 – Terre végétale, socle métal – NuN, Berlin

 

Laurence de Leersnyder, Empreinte de bitume, 2013. Enrobé à froid, latex, résine, 55 x 100 x 15cm, Galerie Laurent Mueller, Paris
Laurence de Leersnyder, Empreinte de bitume, 2013. Enrobé à froid, latex, résine, 55 x 100 x 15cm, Galerie Laurent Mueller, Paris

 

Laurence de Leersnyder, Empreinte de charbon.
Laurence de Leersnyder, Empreinte de charbon.

 

Laurence de Leersnyder, Empreinte de charbon. (détail)
Laurence de Leersnyder, Empreinte de charbon. (détail)

 

 

 

Visuel de présentation : Laurence de Leersnyder, L’envers du vide I & III,  2013. Résine, élastomère, bois – Jardin des Plantes, Paris

 

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